Tu verras sur toy mille fois

Les rayons les plus favorables.

Mais enfin, les voyant cesser,

Tu seras contraint de penser

Que les Dieux mesmes sont muables[17].

[17] Tous les romans de cette époque contiennent beaucoup de pièces de vers, plaintes, élégies, chansons, sonnets, stances, odes, etc… La Carithée, de Gomberville, qui parut en 1621, peut passer pour le type de ce genre mixte, qui alliait intimement la poésie avec la prose. Il est remarquable que le roman de Gombauld, si souvent donné par les bibliographes pour un poëme en vers, ne contienne absolument, en fait de poésie, que l'oracle précédent, composé de deux strophes de six vers.

et nous terminerons nos citations par un fragment remarquable, qui peut figurer honorablement parmi les meilleurs morceaux de prose française de cette époque:

«Les grandes beautez ont je ne sçay quoy de plus divin et de plus puissant que les sceptres et les empires: et l'extresme disposition que nous avons de les aymer, fait que nostre opinion leur adjouste encore de nouvelles puissances et de nouveaux charmes. Elles sçavent si naturellement, et sans l'avoir jamais appris, l'art de persuader et de contraindre, que leur silence mesme est plus éloquent que toute sorte de langage. Nous ne les sçaurions voir sans estonnement, ny sans trouble; et leur seule présence en un instant nous fait perdre le jugement, la force et le courage. Car il sort de certains esprits de leurs yeux qui nous donnent telle inspiration et tel mouvement que bon leur semble, et par des chaisnes invisibles nous forcent et nous tirent si doucement, qu'ils nous obligent de les suivre sans aucune contradiction et sans résistance. Un ris, un geste, un mouvement nous ravit en admiration, nous faict souspirer, et nous transporte. Que dirai-je davantage? Un seul regard nous charme, nous ensorcèle, nous boit le sang, nous transforme et nous rend insensez. Non, Pysandre, je croy que si le monde estoit sans femmes, nous aurions une familière conversation avec les Dieux. Car, en effect, qu'est-ce qu'elles ne prennent point sur nos âmes? et quelle persuasion, quelle contrainte ou quelle gesne est comparable à la force de leurs appas? O Jupiter! toutes les offences, les malices, les propos décevans, les artifices, les faux serments, la perte du temps et les vains travaux auxquels elles nous obligent, ne seront-ils pas pardonnables? Moy qui ne devois et ne pouvois plus rien aymer au monde, et qui ne respirois que le service d'une Déesse, si est-ce qu'en quelque part que celle belle Sthénobée me fust présente, j'avois beaucoup de peine à m'empescher d'user de je ne sçay quel langage des yeux, d'un silence persuasif, d'un geste plus éloquent que la parole mesme, d'une négligence pleine d'artifice, et d'une façon discrette et modérée en soy-mesme, mais envers autruy pleine de violence, etc., etc…»

Arrêtons-nous là.—Aussi bien préférons-nous étudier plus à loisir la seconde œuvre de Gombauld, qui, loin d'être éphémère, eut une renommée durable, et marque une étape sérieuse dans les progrès du théâtre en France. Nous y retrouverons, du reste, des allusions directes à la Reine-Mère, car l'Amaranthe parut en 1625, entre les deux éditions du roman d'Endymion: et le poëte ne pouvait résister au désir d'afficher bien haut sa faveur.

Cette pastorale est dédiée à la Reine-Mère: «Les rares qualitez d'Amaranthe représentent quelque ombre de celles de Vostre Majesté,» dit Gombauld dans la Dédicace; et il ajoute: «Si l'on peut représenter une ombre des choses qui n'en ont point, et qui ne sont que gloire et que lumière…» On n'est pas plus galant. Cette pièce eut un succès remarquable; et, de nos jours, nos plus éminents critiques lui ont consacré quelques pages élogieuses, qui ne peuvent pas avoir le caractère d'une réhabilitation, car voici un témoignage à peu près contemporain et très-concluant: «Il s'étoit passé un long temps, dit Sorel, dans sa Bibliothèque française, que les comédiens n'avoient eu d'autre poëte que le vieux Hardy, qui, à ce que l'on dit, avoit fait cinq ou six cens pièces: mais, depuis que Théophile eut fait joüer sa Thisbé (1617) et Mairet sa Sylvie (1621), M. de Racan ses Bergeries (1618), et M. de Gombauld son Amaranthe (1625), le théâtre fut plus célèbre, et plusieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel entretien. Les poëtes ne firent plus de difficultés de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens; car, auparavant, on n'y en avoit jamais vu aucun: on y mettoit seulement le nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement que leur autheur leur donnoit une comédie nouvelle d'un tel nom[18]