[18] Sorel, Bibl. franç., p. 183.

Voilà, certes, un point d'histoire littéraire intéressant: et ce n'est pas un petit honneur pour Gombauld d'avoir, par le succès de sa pastorale, contribué pour sa part, avec Racan, Théophile et Mairet, à vaincre le respect humain qui forçait les auteurs à ne pas reconnaître sur les affiches la paternité de leurs œuvres. L'Arthénice de Racan, en 1618, et la Sylvie de Mairet, en 1621, avaient produit coup sur coup deux révolutions dans la pastorale, genre dramatique que la vogue des fictions romanesques italiennes et espagnoles, ainsi que celle de l'Astrée, accréditèrent en France pendant plus de quarante ans. Racan, l'élève chéri de Malherbe, éclipsa dès son premier essai tous ses prédécesseurs, par l'élégance et la pureté de son style: aussi ses Bergeries font-elles partie du domaine de la grande histoire littéraire. Il est de ceux qui ont contribué à fixer la langue française; mais le plan de ses petits drames ne s'éloignait guère de la simplicité primitive de ceux de Hardy ou de ses pairs. Racan a le seul mérite d'avoir accompli au théâtre la révolution du style.

Mairet fit un pas de plus, mais dans un autre sens. Sa Sylvie, dont le succès toujours croissant dura plus de vingt années, tellement que, lors de l'apparition du Cid en 1636, on la comparaît volontiers avec le chef-d'œuvre cornélien, la Sylvie, dis-je, présenta aux oreilles des spectateurs ravis une nouveauté sans exemple: celle, dit M. Saint-Marc Girardin, «de l'éloquence dans la passion. L'amour n'avait pas encore, sur le théâtre, parlé ce langage à la fois noble et passionné. Le sujet de la Sylvie s'y prêtait. Ce sont bien encore, il est vrai, des amours pastorales, et la scène se passe aux champs; Sylvie n'est qu'une simple bergère; mais Thélame, son amant, est un prince. Il est fils du roi de Sicile, et il quitte son palais tous les matins pour venir trouver Sylvie dans la prairie où elle fait paître son troupeau. C'est l'églogue mêlée à l'épopée[19]». De là une élévation particulière de sentiments, un mélange de scènes tantôt gracieuses, tantôt élevées, qui donne nettement à Sylvie ce caractère particulier d'avoir servi de transition entre la pastorale proprement dite et la tragédie.

[19] Saint-Marc Girardin, Cours de litt. dram., III, 321.

Gombauld, l'homme des transitions, parce qu'il n'avait que du talent et de l'imagination, et non pas du génie pour s'élever jusqu'aux sublimes hauteurs de l'art, marcha sur les traces de Mairet et, continuant son œuvre, prépara de cette façon les voies au grand Corneille. «Sa pastorale, dit M. Saint-Marc Girardin, a quelques-unes des qualités et quelques-uns des défauts de la Sylvie. Elle a d'abord, comme la Sylvie, le défaut de n'être presque pas une pastorale. Nous touchons au roman à grandes aventures: les événements sont extraordinaires et confus; mais les personnages, et deux surtout, Amaranthe et Oronte, ont des passions qu'ils expriment d'une manière vive et touchante. C'est par là que le drame se soutient.»

Une chose qui n'a pas été suffisamment remarquée nous frappe particulièrement dès l'abord, et l'histoire littéraire y est trop intéressée pour que nous la passions sous silence. Lorsque Gombauld publia sa pastorale après le succès de la représentation, il la fit précéder, non pas seulement d'une Dédicace à la Reine-Mère, mais encore d'une longue Préface, assez piquante et fort bien écrite, dans laquelle il exposait, suivant l'habitude consacrée à cette époque, ses idées personnelles sur les règles du poëme qu'il allait dérouler devant le lecteur. Il n'est pas d'ouvrage important, publié pendant la première moitié du XVIIe siècle, qui ne soit ainsi précédé d'une véritable poétique. Dans la Préface de l'Amaranthe, Gombauld se montre essentiellement novateur, et quelques mots d'explication préparatoire sont ici nécessaires.

Tous les critiques, se répétant l'un après l'autre, et La Harpe en particulier, dans son Cours de littérature, affirment très-nettement que la Sophonisbe de Mairet fut la première pièce de théâtre française, dans laquelle fut respectée la règle des trois unités; on ajoute même que cela parut si bizarre aux comédiens, qu'ils refusèrent pendant quelque temps de la jouer, croyant une pareille innovation préjudiciable à leurs intérêts. Cette assertion, beaucoup trop souvent reproduite, est devenue en quelque sorte classique, et nous en trouvons l'origine probable dans ce passage du Segraisiana que nous citons textuellement:

«Ce fut M. Chapelain qui fut cause que l'on commença à faire observer la règle des vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre: et parce qu'il falloit premièrement la faire agréer aux comédiens qui imposoient alors la loy aux auteurs, sçachant que M. le comte de Fiesque qui avoit infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet qui fit la Sophonisbe, qui est la première pièce où cette règle est observée. M. Desmarets fit ensuite les Visionnaires sur la même règle, quoiqu'il introduise un auteur qui s'oppose au changement qui se fit alors[20]

[20] Segraisiana, éd. 1723, I (160-161).

Voilà comme on écrit l'histoire. Or, on sait que la Sophonisbe de Mairet date de l'année 1629: et le même auteur avait déjà donné, en 1625, une tragi-comédie intitulée Sylvanire, dans laquelle la règle des unités se trouvait appliquée, et qu'il précéda d'une longue Préface adressée au comte de Cramail, pour se justifier aux yeux du public: disant que le comte de Cramail et le cardinal de La Valette l'ayant engagé à composer une pastorale en observant les règles pratiquées par les poëtes italiens, il avait reconnu que l'art de ces derniers ne consistait «qu'à se conformer aux modèles que les poëtes dramatiques de la Grèce et de l'ancienne Rome nous ont laissés». Voici donc quatre années de gagnées sur la date fixée par Segrais, et la Sylvanire doit avoir la priorité sur la Sophonisbe. Mais il y a plus: au moment même où Mairet adressait sa Préface au comte de Cramail, Gombauld faisait une profession de foi semblable dans la poétique placée en tête de l'Amaranthe, et déclarait avoir observé, dans sa pastorale, les règles d'Aristote,—nouveauté hardie dont il demandait grâce aux spectateurs, mais qui avait été fort connue des anciens:—«C'est la vérité, dit Gombauld dans sa Préface, que tous ceux qui ont mérité quelque estime en ce genre d'escrire (la poésie dramatique), n'ont représenté que ce qui pouvoit arriver du matin au soir, ou du soir au matin.» Et plus loin: «… La tromperie seroit bien grossière qui voudroit faire passer la scène non pour une île, ou pour une province, mais pour tout l'univers.» Rien de plus net, et Gombauld malmène si lestement, en plusieurs passages, «ces esprits gaillards» qui n'ont que des paroles de blâme et de mépris pour les règles anciennes, qu'on ne peut lui refuser l'honneur d'avoir, l'un des premiers, planté sur le Parnasse français le drapeau des règles classiques.