L'infaillible refuge et l'assuré secours,
le grand poëte péchait contre ses propres règles; «car il tenoit pour maxime, dit Pellisson, que ces adjectifs qui ont la terminaison en é masculin ne devoient jamais être mis devant le substantif, mais après; au lieu que les autres qui ont la terminaison féminine, pouvoient être mis avant ou après, suivant qu'on le jugeroit à propos: qu'on pouvoit dire, par exemple, ce redoutable monarque, ou ce monarque redoutable; et, tout au contraire, qu'on pouvoit bien dire ce monarque redouté, mais non pas ce redouté monarque».—«Je n'ai pas pris cet exemple sans raison et à l'aventure, ajoute-t-il, car j'ai souvent ouï dire à M. de Gombauld qu'avant qu'on eût encore fait cette réflexion, M. de Malherbe et lui se promenant ensemble, et parlant de certain vers de Mlle Anne de Rohan, où il y avoit:
Quoi! faut-il que Henri, ce redouté monarque…
M. de Malherbe assura plusieurs fois que cette fin lui déplaisoit, sans qu'il pût dire pourquoi; que cela l'obligea lui-même (Gombauld) d'y penser avec attention, et que sur l'heure même en ayant découvert la raison, il la dit à M. de Malherbe, qui en fut aussi aise que s'il eût trouvé un trésor, et en forma depuis cette règle générale…» Ménage, dans ses Observations sur Malherbe, donne une variante au récit de Pellisson: «M. Gombauld, dit-il, m'a aussi souvent conté cet entretien qu'il eut avec M. Malherbe; mais non pas tout à fait de la sorte que M. Pellisson l'a rapporté: car il m'a dit que ce fut toujours luy qui s'aperçut que redouté monarque ne valoit rien.» Quoi qu'il en soit, ajoute Ménage, cette règle ou de Malherbe ou de Gombauld est absolument fausse; l'oreille seule est le véritable guide à ce sujet, et la plus délicate admettra toujours qu'on puisse dire l'infortuné Tyrsis, ou l'infortuné Ménalque.
L'hôtel de Rambouillet n'était pas le seul cercle de Paris où Gombauld se rencontrât avec Malherbe. L'un des plus renommés, après celui de la marquise, était le salon de Mme des Loges, femme d'un gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, la dixième muse, comme on l'appelait souvent: rivale de Mlle de Gournay, la fille d'alliance de Montaigne.
«Mme des Loges, dit Conrart, a fait sa demeure à Paris et à la Cour, durant vingt-trois et vingt-quatre ans, pendant lesquels elle a été honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus considérables, sans en excepter les plus grands princes et les princesses les plus illustres. Toutes les muses sembloient résider sous sa protection ou lui rendre hommage, et sa maison étoit une académie d'ordinaire. Il n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni des plus polis du siècle, avec qui elle n'ait eu un particulier commerce, et de qui elle n'ait reçu mille belles lettres, de même que de plusieurs princes et princesses et autres grands. Il a été fait une infinité de vers et autres pièces à sa louange…»
Gombauld ne fut pas des moins ardents à célébrer les talents de cette femme célèbre; il composa même plusieurs Épigrammes à sa demande, et l'une de ces petites pièces de vers, connue sous le nom d'Impromptu de Madame des Loges, a fait quelque bruit dans le monde littéraire. C'était vers l'année 1621. Malherbe, raconte Balzac, dans le XXXVIIe de ses Entretiens, estoit un des plus assidus courtisans de Mme des Loges, «et la visitoit règlement de deux jours l'un». Se rendant à l'une de ces visites, et ayant trouvé sur la table du cabinet de la Dixième Muse le gros livre du ministre Du Moulin contre le cardinal du Perron, l'enthousiasme le saisit à la seule lecture du titre; il demanda une plume et du papier, puis écrivit ces dix vers:
Quoique l'auteur de ce gros livre
Semble n'avoir rien ignoré,
Le meilleur est toujours de suivre