»L'aïant communiquée à Malherbe qui l'étoit venu visiter dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le livre de Du Moulin, qu'il renvoya au mesme temps à Mme des Loges de la part de M. de Racan.
»Mme des Loges, voyant ces vers écrits de la main de Malherbe, crut qu'ils estoient de lui; et comme elle estoit extraordinairement zélée pour sa religion, elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria Gombauld qui estoit de la mesme religion, et qui avoit le mesme zèle, d'y répondre. Gombauld (je le sais de luy-mesme) qui croyoit, comme Mme des Loges, que Malherbe estoit l'auteur de ces vers, y répondit par l'Épigramme que M. Balzac attribue à Mme des Loges, et qu'il trouve trop gaillarde pour une femme qui parle à un homme…» Cet épisode des mœurs littéraires de l'époque nous a paru assez intéressant pour qu'il méritât d'être reproduit textuellement dans notre étude.
Malherbe ne devait pas jouir bien longtemps encore de la société de Mme des Loges et de celle de Racan et de Gombauld. Il mourut en 1629, et quelques mois plus tard, Mme des Loges, qui s'était trouvée mêlée à quelques intrigues politiques, craignit la colère de Richelieu, tout-puissant depuis son élévation au ministère en 1624, et quitta la capitale pour aller demeurer en province chez une de ses belles-filles. Elle ne revint à Paris qu'en 1636.
Gombauld se trouvait donc ainsi réduit aux seules réunions de l'hôtel de Rambouillet, en dehors des petits cercles plus ou moins inconnus, qui se tenaient alors sur tous les points de Paris, et dont la mansarde de Mlle de Gournay peut présenter le type. Mais, à ce moment même, une nouvelle société se forma, dont Gombauld fut l'un des premiers membres, et qui devait plus tard donner naissance à l'Académie française. Nous voulons parler des «réunions Conrart».
Conrart, l'arbitre de la critique à cette époque, était, depuis 1620 environ, l'hôte assidu de l'hôtel de Rambouillet. Protestant comme Gombauld, il devait tout naturellement se lier avec l'auteur d'Amaranthe, et leur amitié dura jusqu'à la mort. On connaît assez, par l'intéressant récit de Pellisson, ce qu'étaient ces réunions intimes, dans lesquelles dix littérateurs de renom, Chapelain, Godeau, Conrart, Malleville, Gombauld, etc., se communiquaient leurs impressions réciproques sur les événements littéraires d'alors, pour que nous n'ayons pas besoin de nous étendre longuement sur ce sujet. Nous dirons seulement qu'après trois années d'une tranquillité complète, le petit cercle se trouva tout d'un coup lancé dans un courant d'idées tout à fait imprévu. Le secret des réunions ayant été trahi par Malleville, parvint aux oreilles de Boisrobert, puis, sans tarder, à celles de son maître le cardinal de Richelieu. Celui-ci résolut d'en tirer parti pour sa gloire, et l'Académie française fut fondée.
Ceci se passait vers 1633; mais, dans l'intervalle, de graves événements s'étaient accomplis qui devaient avoir une influence considérable sur les destinées de notre poëte. La Reine-Mère, après la Journée des Dupes, vit son crédit complétement ruiné devant celui de son ancienne créature; et bientôt elle dut prendre le chemin de l'exil. Ce fut un véritable désastre pour le pauvre Gombauld, dont la pension, qui avait été réduite à huit cents écus, descendit à quatre cents, après le départ de Marie de Médicis. Heureusement pour lui, des amis puissants lui restaient, ceux en particulier qu'il s'était faits dans le salon de Mme de Rambouillet; sa bonne étoile le servit encore cette fois, et celui qu'on put appeler dès lors le pauvre gentilhomme, sut cependant obtenir des entrées fort libres au palais du Cardinal, et gagner les faveurs de l'ennemi de son ancienne protectrice. Nous entrons ici dans une seconde phase de sa vie très-distincte de la première.
III
PORTRAIT DE GOMBAULD.—SES RELATIONS AVEC RICHELIEU, BOISROBERT ET LE CHANCELIER SÉGUIER.—TRAVAUX ACADÉMIQUES.—LES DANAIDES (1630-1642).
Au début de cette seconde période de son existence, Gombauld avait environ soixante ans, et voici le portrait minutieux et détaillé que Tallemant traçait du gentilhomme poëte, quelques années plus tard. Il correspond à une époque moyenne de cette seconde vie, et nous représente très-exactement ce que devait être notre académicien dans les dernières années du règne de Louis XIII:
«Il est grand et droit, et a assez de cheveux. Quoyque vieux, il a encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu ridé, il a tort de ne porter qu'un fil de barbe…
»C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des hommes… Mme de Rambouillet l'appelait le Beau Ténébreux…
»Il a descouvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement, et s'il l'eust sceû plus tost, il en eust fait autant que Pétrarque. Il n'a garde de le dire ce secret, car je croy qu'il n'en a point: quand il luy est arrivé de faire un sonnet en commençant par la fin, il dit que c'est ainsy qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a fait la fin qu'après tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais commencer par la conclusion. Il sçait aussi un secret pour jetter son homme à bas à la lutte; il en sçait un autre pour luy faire sauter le poignard des mains; mais il ne le vous dira pas…
»Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit estre l'homme du monde le plus clair. Il est si testu, qu'il ne voulut jamais oster du commencement de ses poésies un sonnet que l'on n'entend pas, et qui n'a pas servy au débit de son livre; il l'entendait luy.—Et puis, disait-il, je l'ay fait pour estre à la teste.—Il y avait je ne sçay quoy comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloist que M. d'Anguien prist pour une lettre dédicatoire, quoyqu'il ne le nommast point, et que cela ne luy fust point adressé…
»Il s'est mis dans la teste certaines choses qui ne servent qu'à le tourmenter; par exemple, il dist qu'il connoit les mœurs et la qualité des personnes à voir leurs portraits, parce que dans leurs portraits leurs traits se voient bien mieux qu'à voir leur personne, qui peut souvent changer de posture. Il cite plusieurs exemples de ses jugemens.
»J'ay dit qu'il estoit cérémonieux. Mme de Rambouillet se repentit bien de l'avoir mené en une promenade à Lisy, à Monceaux et ailleurs; car il falloit livrer bataille à chaque fois qu'on se mettoit à table ou qu'on montoit en carrosse. En effect, il est très-incommode sur ce chapitre-là, et croit avoir dit une belle chose quand il a respondu à ceux qui luy disent qu'il est trop cérémonieux: «Ce n'est pas que je le suys trop, mais c'est qu'on l'est trop peu à présent.»
»A table, il seroit plus tost tout un jour à frotter sa cuiller que de touscher le premier au potage. Je sçay toutes ses façons, car je l'ay mené et le mesne encore quand je puis à Charenton. Il ne vouloit point se mettre dans le fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient pour le maistre du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie, c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si peu comme les autres gens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous embarrasser, qu'il faut avoir de la charité de reste pour s'en charger.
»Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut choisir les pavez et aller seul. Mme de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus amusant que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il veut la reconnoistre; il veut faire la révérence de bonne grâce, et en même temps il veut prendre garde à ses piez; tout cela luy fait faire une posture assez plaisante.
»Il croit tousjours qu'il a mille ennemys qu'il n'a point. Il m'a dit que de rage de ce que l'Endymion réussissoit, un homme l'avoit jetté dans le feu.
»Il a cru que M. Arnaut, le mareschal de camp, luy a toujours voulu un peu de mal depuis qu'aux champs il luy donna une botte en faisant des armes. Il s'est battu, dit-il, quatre fois en duel, et s'estant trouvé à la campagne, en lieu où l'on couroit la bague, il gagna le prix, sans l'avoir jamais courue…
»Il disoit mesme qu'il s'estoit battu deux fois en une heure, et parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit.
»Il se piquoit aussi de bien danser, et souvent il luy est arrivé de pantalonner et de se mettre en garde devant ses plus familiers. Une fois mesme il se battit dans sa rue; c'estoit contre un homme qui l'avoit querellé sur un logement qu'ils prétendoient tous deux; il luy dit:—Passez à telle heure devant ma porte, je sortiray avec une épée.—Il fit lascher pié à l'autre, et les voisins disoient: «Quoy! cet homme qui choisit les pavez, qui marche si proprement, il poussoit l'autre dans les boues et ne se soucioit pas de se crotter.» Ils furent séparez.
»Il prétend qu'il auroit inventé la musique de luy-mesme, si elle n'avoit pas esté inventée. En effect, il a appris à jouer de la mandore, et en jouoit admirablement bien, à ce qu'on m'a dit; mais comme cet instrument n'est plus guère en usage, il l'a laissé là; auparavant même il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer…
»Je ne luy trouve rien de naturel; et Mme de Rambouillet dit que, quoyqu'il chante de sa vieille cour, les gens n'estoient point faits comme luy, et qu'il a tousjours esté unique en son espèce; j'entens aux habits prés;—car, même à l'époque de sa plus grande misère, il estoit habillé à la dernière mode: c'estoit pour lui un point d'honneur, et de tous les auteurs, c'est quasy le mieux vestu…
»Pour moy, je le sers de tout mon cœur, car je sçay que toutes les grimasses qu'il fait ne viennent que d'un bon principe, qu'il a du cœur et de l'honneur, et ne feroit pas une lascheté pour sa vie.»