A ce piquant portrait, nous aurions mauvaise grâce de faire la moindre retouche; nous y ajouterons seulement un détail qui n'est point sans valeur: c'est que Gombauld, malgré son caractère ténébreux, susceptible, brusque, souvent affecté, sut se faire des amis de presque tous les gens de lettres de son temps, et parmi eux il trouva des amitiés solides: témoins celles de Conrart et de Chapelain. C'est là un éloge véritable pour l'auteur de trois livres d'Épigrammes; et malgré ses duels, nous pensons qu'il n'avait pas en somme trop mauvais caractère, mais il fallait le connaître.
Tel est l'homme que nous trouvons, en 1634, associé dans l'intimité du cardinal de Richelieu, aux «quelques personnes intelligentes» que le tout-puissant Ministre avait prié le cardinal de la Valette de réunir chez Bautru pour revoir ses harangues avant de les faire imprimer. Godeau, Chapelain, Desmarests, Bautru, Boisrobert et Gombauld étaient alors les correcteurs attitrés de la prose du Cardinal.
Ce n'était pas seulement à l'amitié qu'il avait contractée pour Boisrobert que Gombauld devait cette faveur précieuse. Lorsqu'il vit sa protectrice prendre le chemin de l'exil, notre poëte comprit qu'il devait tourner ses louanges d'un autre côté, pour conserver ses entrées à la cour. Nous ne l'accuserons pas de noire ingratitude, car, dans aucune de ses poésies postérieures à l'année 1630, on ne trouve un seul vers qui puisse paraître dirigé contre Marie de Médicis. Bien plus, il a reproduit courageusement sa Dédicace de l'Amaranthe dans une édition datée de 1631, et la Reine-Mère était déjà en exil; mais nous avons dû constater un fait qui prouve au moins combien le pauvre gentilhomme devait être à cette époque dénué de toute ressource, pour être réduit, malgré son caractère altier, à brûler de l'encens devant l'ennemi de son ancienne protectrice. En effet, à peine Marie de Médicis avait-elle quitté la France, que Gombauld reprit sa lyre, et composa une ode enthousiaste, intitulée le Panégyrique du cardinal de Richelieu, dans laquelle «il y a de beaux vers, dit Tallemant, mais le corps n'en est pas bon». Nous aurons mieux à citer de notre poëte, et nous nous contenterons du jugement du chroniqueur, plus froid et plus désintéressé que celui du Cardinal. On sait que la louange qui allait le plus au cœur de Richelieu était celle des gens de lettres. L'ode de Gombauld lui plut, et le poëte fut admis dans la familiarité du ministre, en compagnie de Boisrobert et de Desmarests, en même temps qu'il recevait une pension de quatre cents écus, moitié de celle que lui allouait la Reine-Mère depuis 1620; Boisrobert et Chapelain ne furent pas étrangers à cette faveur[27]; mais il en coûta beaucoup au caractère de Gombauld de se laisser faire cette douce violence: car, pour lui-même, jamais il n'aurait demandé d'argent, tant son honneur lui était cher à sauvegarder. «Il voulut absolument, dit des Réaux, que cette pension de quatre cens escus fust sur l'estat du Roy, quoiqu'il eust esté bien mieux payé du Cardinal.» Recevoir une pension du Roi, passe encore, mais d'un ministre, jamais. Gombauld fut néanmoins très-reconnaissant envers Boisrobert des démarches qu'il avait faites auprès de Richelieu, ainsi que le prouve ce fragment d'une lettre qu'il lui écrivit quelque temps après:
[27] Après le départ de Marie de Médicis, Gombauld, rapporte Tallemant, se trouva dans une nécessité extrême, mais il n'en témoignait rien. «Par courage mesme il estoit habillé à son ordinaire…; quand M. Chapelain luy fist avoüer qu'il ne sçavoit plus de quel bois faire flesches, et par le moyen de Boisrobert luy fist restablir la moitié de la pension, c'est-à-dire quatre cens escus…» (II, 458.)
«Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier. C'est que vous me continuez toujours la faveur de vos bons offices, encore que je n'aye pas commencé de vous servir! Il paroît bien que Monseigneur le Cardinal ne croit pas estre né pour lui seul, mais pour tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du public, s'il ne combat encore la nécessité des particuliers… Quant à vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de vous savoir rendre digne d'un tel maître, en lui acquérant autant de serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter à cela que cette généreuse profession que vous faites d'honorer tant d'honnestes gens est mise au rang des choses qu'on admire…»
Il ne faudrait cependant pas, après avoir lu cette lettre, prendre le change sur le caractère de Gombauld: il n'en conservait pas moins sa liberté d'allure, sa franchise et sa brusquerie apparente vis-à-vis de ses bienfaiteurs. «Comme Boisrobert travailloit à cette affaire, raconte Tallemant, il monstra des vers de sa façon à Gombauld qui, toujours tout d'une pièce, luy choqua tout ce qui ne luy sembloit pas bon, sans avoir esgard au tems. Boisrobert, instruit de l'humeur du personnage, prit cela comme il falloit, et en un endroit où Gombauld disoit:—Je n'y suis pas accoustumé… (C'est une de ses façons de parler.)—Hé, mon cher Monsieur, luy dit Boisrobert en se mettant quasy à genoux, je vous en prie, pour l'amour de moy…» Il paraît qu'il «s'y accoustuma», car, lorsqu'en 1647 parurent les Epistres de Boisrobert, on pouvait lire en tête du livre ces vers de Gombauld:
Voici la muse à qui tout cède
En l'art de bien faire la cour,
Et Boisrobert qui la possède
Va mettre ses charmes au jour.