Ces vers dénotent une élévation de style et d'idées, qui permettait à Gombauld de présager quelques succès dans le genre lyrique; mais la période pendant laquelle il maintint sa muse à cette hauteur fut de courte durée: l'ode à Séguier, qu'il composa vers cette époque, fut la dernière, et causa un incident assez curieux. La pension de quatre cents écus que le Cardinal avait accordée à Gombauld n'étant point suffisante pour lui permettre de continuer son train de vie d'autrefois, ses amis se mirent en campagne pour lui en faire obtenir une seconde, et lui persuadèrent de composer une ode à la louange du garde des sceaux, Pierre Séguier, qui n'était pas encore chancelier, mais qui venait de se faire inscrire sur le tableau des Académiciens. C'était, on le sait, un des Mécènes de cette époque; sa maison et sa bourse étaient toujours ouvertes aux gens de lettres et aux savants[29]. Gombauld composa donc son ode, et Séguier lui alloua, sur les sceaux, une pension de deux cents écus que le poëte reçut sans difficulté, dit Tallemant, car «il la tenoit pour deniers royaux». Muni désormais de six cents écus par an, il passa dix nouvelles années, jusqu'à la mort de Richelieu, sans avoir trop à se plaindre de la fortune. Or, l'ode à Séguier est fort obscure, dit Tallemant, et on la censura un peu à l'Académie quand Gombauld la lut à ses confrères. «On dit qu'il prit cela de travers, et quand on luy dit, sur ce vers aux Muses,
Allez sur les bords de Céphise…
qu'il n'avoit rien à commander aux neuf doctes Sœurs, ce ne fut que pour rire et pour le faire donner dans le panneau. Luy qui met tousjours les choses au pis, dit tout franc que c'estoit envie, et M. le Cardinal leur fit dire que cela n'estoit pas bien de tesmoigner ainsy de l'aigreur, et qu'il falloit reprendre avec un esprit de douceur et de charité…»
[29] Voir notre histoire du Chancelier Pierre Séguier et de son groupe académique.—Paris, Didier, 1873. 1 fort vol. in-8o, avec blasons et autographe.
Ces quelques lignes de Tallemant paraîtront peut-être exagérées: elles sont cependant confirmées par le passage suivant de Pellisson, cité dans son Histoire de l'Académie française, et tiré des registres du lundi 12 novembre 1634: «Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit à la Compagnie que M. le Cardinal la priait de n'affecter pas une sévérité trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinez ne soient pas rebutez, par un travail trop long et trop pénible, d'en entreprendre d'autres, et que l'Académie puisse produire le fruit que Son Éminence s'en est promis pour l'embellissement et le perfectionnement de notre langue: après que les voix ont été recueillies, il a été arrêté que M. le Cardinal seroit très-humblement supplié de trouver bon que la Compagnie ne se relâchât en rien de la sévérité qui est nécessaire pour mettre les choses qui doivent porter son nom ou recevoir son approbation, le plus près qu'il se pourra de la perfection. Et en expliquant la nature de cette sévérité, il a été dit qu'elle n'auroit rien d'affecté, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement sincère, solide, judicieuse; que l'examen des ouvrages se feroit exactement par ceux qui seroient nommés commissaires, et par toute la Compagnie, lorsqu'elle jugeroit leurs observations. Que les auteurs des pièces examinées seroient obligés de corriger les lieux qui leur seroient cotez, suivant les résolutions de la Compagnie. M. de Gombauld ayant supplié l'Assemblée de délibérer si un académicien faisant examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours les sentiments de la Compagnie, dans toutes les corrections qu'elle feroit, bien qu'elles ne fussent pas entièrement conformes aux siens, il a été résolu que l'on n'obligeroit personne à travailler au-dessus de ses forces, et que ceux qui auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils seroient capables de les mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu que l'Académie fût satisfaite de l'ordre de la pièce en général, de la justesse des parties et de la pureté du langage.»
Ce document, fort précieux pour l'histoire des mœurs littéraires, est une nouvelle preuve du caractère inquiet et chatouilleux de Gombauld, et l'Historiette de Des Réaux montre qu'on s'amusait un peu du susceptible gentilhomme à l'Académie. On lui jouait même de mauvais tours, témoin certaine histoire d'un «bas de soye vert de mer», qu'on pourra lire dans la chronique même. On avait cependant confiance en ses talents et dans ses lumières: et plus d'une fois ses confrères le choisirent pour faire partie de commissions importantes. Nous en dirons quelques mots en résumant les travaux académiques de notre poëte.
L'Académie commença à tenir des séances régulières vers le mois de mars 1634, et, dès les premières réunions, l'on s'occupa de déterminer quels seraient les travaux futurs de l'Assemblée. Chapelain ayant observé qu'on devait surtout «travailler à la pureté de notre langue, et que, pour cet effet, il falloit premièrement en régler les termes et les phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte[30]», on nomma trois commissaires pour examiner son projet et en faire un rapport détaillé. Ces commissaires furent de Bourzeys, Gomberville et Gombauld (27 mars 1634).
[30] Pellisson.—Histoire de l'Académie.
Quelque temps après, la Compagnie ayant chargé le conseiller d'État du Chastelet, l'un de ses membres, de rédiger un projet sur les statuts de l'Académie, les trois mêmes commissaires durent en revoir la rédaction. Mais, «depuis, il fut arrêté que tous les Académiciens seroient exhortés à donner leurs mémoires par écrit sur cette matière.» Celui de Gombauld fut un des premiers que reçut la nouvelle Commission, composée de MM. du Chastelet, Chapelain, Faret et Gombauld, chargés de prendre en chacun de ces mémoires «ce qu'ils trouveroient de meilleur» (4 déc. 1634). «Je crois pouvoir remarquer en passant, dit Pellisson, un détail particulier que j'ai lu dans le Mémoire de Gombauld, et qui n'a pas été suivi dans les statuts. Je le rapporte ici comme un témoignage de sa piété et de sa vertu: c'est qu'il proposoit que chacun des Académiciens fût tenu de composer tous les ans une pièce, ou petite ou grande, à la louange de Dieu…» Après plusieurs conférences, le secrétaire perpétuel, Conrart, qui avait été adjoint à la Commission, «digéra et coucha par écrit les articles des statuts qui furent lus, examinés et approuvés par la Compagnie».
Cette sérieuse opération terminée, on s'occupa de harangues, et, vers le commencement de l'année 1635, on décida qu'à chaque séance un Académicien prononçerait, à tour de rôle, un discours sur un sujet de son choix. Colomby, l'élève de Malherbe, ayant été désigné par le sort le sixième et se trouvant absent, Gombauld demanda sa place, et prononça, le 12 mars 1635, un discours sur le Je ne sais quoi! Il est fâcheux que ce morceau ne nous ait pas été conservé; si l'on en juge par le titre, il devait être original.