[2] Voici l'énumération succincte des principaux travaux modernes sur les ouvrages ou la carrière de Jean Ogier de Gombauld: M. St-Marc Girardin a longuement analysé et apprécié la pastorale d'Amaranthe, dans son Cours de littérature dramatique (Paris, Charpentier, 4 vol. in-12).—M. Pierre Barbier a consacré près de cinquante pages à Gombauld et à la même pastorale dans ses Études sur notre ancienne poésie (Bourg, Ad. Dufour, 1873, 1 vol. in-8o).—M. Livet a parlé de lui fort avantageusement dans sa Notice sur l'hôtel de Rambouillet, au livre des Précieux et Précieuses (Paris, Didier, in-8o et in-18).—M. Paul de Musset l'a compris dans sa galerie des Originaux du XVIIe siècle (Paris, Charpentier, 1850-1863, in-12), et nous devons dire en passant que cette dernière étude ne doit être lue qu'avec précaution, car elle est beaucoup trop riche en erreurs historiques et surtout en anachronismes flagrants. Ainsi, d'après M. de Musset, les amours de Gombauld et de Marie de Médicis auraient eu lieu du vivant de Henri IV, ainsi que la publication du roman allégorique d'Endymion. Or, Tallemant affirme que Marie aperçut Gombauld pour la première fois au sacre de Louis XIII, et l'Endymion ne parut qu'en 1624, etc.

Au XVIIIe siècle, l'abbé Goujet, dans sa Bibliothèque française; les frères Parfaict, dans leur Histoire du Théâtre-Français; Sabathier de Castres, dans ses Trois Siècles littéraires; Lefort de la Morinière, dans sa Bibliothèque poétique; La Harpe, en plusieurs chapitres de son Cours de littérature, ont diversement apprécié les talents de Gombauld, que Richelet, Fontenelle, Bayle, Moréri, Baillet, Furetière, Guéret, Sorel, Conrart et Pellisson avaient déjà loué sans réserve au XVIIe siècle.

Les Historiettes de Tallemant des Réaux contiennent une foule de détails sur la vie privée du poëte, qui avait été l'ami du chroniqueur, et nous les mettrons largement à contribution.

I

JEUNESSE ET DÉBUTS LITTÉRAIRES DE GOMBAULD.—MARIE DE MÉDICIS.—LES BALLETS DE LA COUR ET L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.—SONNETS (1570-1620).

«Jean Ogier de Gombauld,» dit Conrart dans l'Éloge qu'il lui a consacré en tête de ses Traités et Lettres posthumes sur la religion, «étoit gentilhomme de Xaintonge, et cadet d'un quatrième mariage, comme il avoit coutume de le dire lui-même par raillerie, pour s'excuser de ce qu'il n'étoit pas riche». On est à peu près certain qu'il naquit à St-Just-de-Lussac, en Brouage[3]; car son compatriote Tallemant et tous les biographes sont d'accord sur ce point. Mais ce que personne n'a pu encore fixer, c'est la date de sa naissance; et les écarts que l'on rencontre à ce sujet dans les divers témoignages qui nous restent de cette époque sont si considérables, qu'il est fort difficile de décider la question. Le seul document complet qui soit parvenu jusqu'à nous est l'Éloge de Conrart, qui connaissait Gombauld particulièrement. Or, cet Éloge, que l'abbé d'Olivet et presque tous les biographes se sont bornés à reproduire, offre malheureusement des passages tout à fait contradictoires. Ainsi, d'après son auteur, Gombauld serait venu à Paris vers la fin du règne de Henri IV, après avoir achevé ses études à Bordeaux: cela ne permet guère d'assigner à la naissance du jeune homme une date antérieure à 1580, puisqu'en l'admettant, il aurait eu trente ans révolus à l'époque de la mort du roi. D'un autre côté, «la vie de Gombauld, dit encore Conrart, a duré près d'un siècle, si une date écrite de sa main dans un des livres de son cabinet étoit le temps véritable de sa naissance, comme il l'avoit dit en confidence à quelqu'un qui n'en a parlé qu'après sa mort…» Il est vrai qu'il y a un si: mais on a toujours dit et répété que Gombauld était mort âgé de près de cent ans, et les Dictionnaires de Bayle et de Moréri lui donnent cet âge, catégoriquement et sans hésitation. On sait cependant que Gombauld est mort en 1666, et cela reporterait sa naissance vers 1566: il avait donc, d'après cette hypothèse, au moins quarante ans lors de son arrivée à Paris; il aurait mis du temps à faire ses études.

[3] Cette paroisse est aujourd'hui une commune des canton et arrondissement de Marennes (Charente-Inférieure).—Nos recherches pour retrouver les anciens registres paroissiaux de St-Just n'ont pas été couronnées de succès: c'est pourquoi il nous est impossible de rien affirmer catégoriquement sur la naissance du poëte. Du reste, son père était protestant, et l'acte de naissance est par conséquent assez difficile à retrouver.

Une des assertions de Conrart doit par conséquent se trouver fausse, et nous pensons que ce doit être celle de la jeunesse de Gombauld, lors de son apparition à la cour de Henri IV; à moins que le poëte ne soit arrivé à Paris tout au commencement du règne du bon Roi. Les témoignages qui le déclarent centenaire en 1666 sont en effet fort nombreux, et Tallemant des Réaux dit positivement: «Il a confessé en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans;» ce qui fixerait la date de sa naissance à l'année 1570.

L'abbé Joly, dans ses Notes au Dictionnaire de Bayle, discute cette question et conclut pour le centenaire. On objecte, dit-il, que Gombauld a toujours fait un mystère de son grand âge; mais cela est fort naturel: «Gombauld n'étoit point un rimailleur, ou un versificateur; c'étoit un poëte excellent, et qui s'étoit fait estimer dans le monde. Il avoit été fort assidu aux ruelles et aux cercles; et par conséquent il avoit l'habitude des conversations galantes. S'il se trouvoit avec des femmes, il se souvenoit du style de sa jeunesse, il les louoit, il les encensoit. Le rôle de bel esprit et de galant homme étoit encore son partage. Mais pour le soutenir avec plus de bienséance, il avoit besoin que l'on ignorât sa vieillesse. Il fit imprimer un gros recueil d'Épigrammes en 1657. N'avoit-il pas à craindre que si l'on venoit à savoir qu'il étoit âgé de 90 ans, l'on ne trouvât fort étrange qu'il demandât un Privilége pour un tel livre, et qu'il fît ses présens d'Auteur? N'avoit-il pas à craindre que M. Daillé et les autres ministres de Paris ne le censurassent de vaquer encore à de semblables productions dans un âge si avancé?…» Sans discuter ici les motifs allégués par le savant chanoine de Dijon, il nous paraît probable que Chapelain a eu raison d'écrire en 1663: «M. Gombauld est le plus ancien des écrivains françois vivants,» et nous admettrons avec Tallemant des Réaux la date de 1570 pour celle de sa naissance.

Qu'on nous pardonne ces longs détails; nous les considérons comme très-importants, parce que les premières productions de Gombauld ne virent le jour que sous la régence de Marie de Médicis, et l'on ne pourra plus dire que ce furent des ouvrages de jeunesse, puisque le poëte avait alors plus de quarante ans. Adrien Baillet appelle son roman d'Endymion, composé au plus tôt vers 1615 et publié seulement en 1624, «un fruit du premier âge»; à moins que notre poëte ne fût doué d'une éternelle jeunesse, le jugement de Baillet nous paraît très-légèrement avancé.