Revenons au véritable premier âge de Gombauld. Son père était «d'honneste naissance, dit Tallemant. Il vivoit de ses rentes, et il en vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il ne faisoit que chasser et faire bonne chère; enfin il s'acheva de ruiner en procez». Cet exemple devait nécessairement influer sur l'éducation d'un enfant. Et si la famille de Gombauld, dont nous n'avons pu retrouver les armoiries, avait des liens de parenté avec celle des Gombauld de Plassac et de Méré[4], le jeune Jean Ogier put faire, en portant ses regards sur la situation de ses proches, des comparaisons peu favorables à son père. Ce père, chargé de famille et peu soucieux de son avenir, consentit, bien qu'il fût protestant, à ce que «celuy-cy (Jean Ogier) fust instruit dans la religion catholique à Bordeaux, afin de le faire d'Église[5],» exemple d'indifférence religieuse, qui devait encore contribuer à jeter le trouble dans les jeunes idées du futur poëte. Mais il paraît, si l'on en croit Tallemant, que le sang huguenot avait été vigoureusement projeté dans les veines de Jean Ogier de Gombauld. «Il m'a dit, raconte le chroniqueur, car il est huguenot à brusler, que naturellement il avoit de l'aversion pour la religion catholique, et que dez seize ans il cessa de luy-mesme d'aller à la Messe, et revint à nous[6], sans pourtant faire d'abjuration ny de reconnoissance: car il ne prétendoit pas nous avoir quittez, et choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.» Il est vrai qu'on peut accuser un coreligionnaire d'un peu de partialité: aussi ne rapportons-nous ce témoignage que sous toutes réserves. Ce qu'il y a de certain, c'est que Gombauld, pendant les soixante ans environ qu'il passa à Paris, fut toujours attaché au protestantisme: il laissa même des Traités religieux et des Controverses que son ami Conrart, protestant comme lui, publia quelque temps après sa mort.
[4] Nous n'insisterons pas ici sur cette parenté. Après les nombreux et intéressants articles publiés depuis dix ans par plusieurs travailleurs intrépides pour retrouver la généalogie exacte et complète du chevalier de Méré, qui appartenait à la nombreuse famille des de Gombauld de Plassac, il serait étrange que le nom du poëte n'eût pas été rencontré par l'un d'entre eux, si Jean Ogier avait été parent rapproché des auteurs des Lettres. M. le comte de Brémond d'Ars nous assure, du reste, que le nom de Gombauld est très-commun en Saintonge, et si le père du poëte ne fait pas partie d'un rameau se rattachant de longue date au tronc commun des Gombauld de Plassac, il est fort difficile, en l'absence de tout document positif, de préciser son origine. Pellisson écrit Ogier de Gombauld comme un nom de famille. Ogier ne serait-il pas aussi bien un simple nom propre?… Autant de problèmes que, seuls, des actes authentiques pourraient résoudre.
[5] Balzac, dans ses Lettres à Chapelain, publiées en 1873 par M. Tamizey de Larroque (Paris, Impr. nat., in-4o), parle souvent, vers 1644, de deux frères Gombauld, l'un, chantre de l'église de Saintes, l'autre, jésuite, recteur de la Maison d'Angoulême. M. Tamizey les donne, dans ses Notes, comme parents de notre poëte, et, dans la Table, comme ses frères.
[6] Tallemant était aussi de la religion protestante.
Gombauld passa donc sa jeunesse à Bordeaux, où il acheva toutes ses études, «en la pluspart des sciences, dit Conrart, et sous les plus excellents maîtres de son temps». Malheureusement, son bagage scientifique et littéraire ne suffisait pas pour lui assurer le pain quotidien. Son père était mort ruiné, comme on sait; le pauvre garçon fut en outre maltraité par ses cohéritiers, rapporte Tallemant, «et, faute d'avoir de quoy poursuivre, il n'en eut jamais raison». Sa bourse était donc trop maigre pour qu'il pût vivre en gentilhomme. Il est probable qu'il végéta quelque temps à Bordeaux, ou en Saintonge, et qu'en désespoir de cause, ne trouvant pas dans sa province l'occasion de développer des talents qu'il se sentait posséder, il partit pour Paris, le refuge, alors comme aujourd'hui, de tous ceux qui ne peuvent ou ne savent pas tirer parti, chez eux, des ressources d'esprit que leur a départies la Providence.
Gombauld dut arriver dans la capitale vers 1605: il était âgé de trente-cinq ans environ, et n'avait plus par conséquent cette fleur de jeunesse que veulent bien lui attribuer ses amis Conrart et Tallemant, lorsqu'ils le représentent faisant son entrée dans la trop galante cour du roi Henri IV.
Pour se produire avantageusement, il fallait des protecteurs: «Gombauld, raconte Tallemant, fit d'abord connoissance avec le marquis d'Uxelles le Rousseau. Cet homme avoit assez d'habitudes, et, ne pouvant bien faire les lettres dont il avoit besoin dans les desseins de mariage ou de galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela, et luy entretenoit un cheval et un laquais.»
En dépit du cheval et du laquais, ce sont là d'humbles débuts pour un futur académicien; et cependant, notre provincial était «grand, bien fait, de bonne mine et sentant son homme de qualité… il avait le cœur aussi noble que le corps… l'âme droite… l'esprit élevé…»; malgré tous ces précieux avantages, il devait, sans murmurer, faire en règle son apprentissage de courtisan.
La cour était alors inondée de petits et de grands vers que les poëteraux, impuissants à saisir le souffle de Malherbe, déposaient aux pieds des déesses du jour.
La cour de Marguerite, surtout, leur offrait un asile accessible, et c'est là que le poëte Maynard, plus tard célèbre, avait commencé sa réputation par ses Désespoirs amoureux. Gombauld prit modèle sur Maynard, comme lui fraîchement débarqué; et, pour mieux imiter le jeune Toulousain, avant de chercher la célébrité dans l'épigramme et le sonnet, il essaya sa verve poétique dans les petites pièces de circonstance… «Il fit assez de vers pour Henri IV, rapporte Tallemant, et il dit que le Roy lui donnoit pension.» Conrart ne se contente pas d'avancer que son ami donna carrière à sa muse, il ajoute que Gombauld «ne tarda pas à être connu et estimé».—«Henri IV, dit-il, ayant été malheureusement assassiné, tous les François le pleurèrent comme le Père de la patrie, et tous les poëtes semèrent son tombeau de fleurs funèbres, qu'ils avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld, quoique jeune, ne fut ni des derniers ni des moindres…»