Nous ne reviendrons plus sur cette épithète de Jeune attribuée, en 1610, à un homme qui, d'après le même auteur, était centenaire en 1666! Mais nous remarquerons, avec l'abbé Goujet, que Conrart doit faire ici une seconde erreur de mémoire. En effet, dans le Recueil de diverses poésies sur le trépas de Henri le Grand, publié in-4o à Paris en 1611, par Guillaume Peyrat, on ne rencontre aucune pièce de Gombauld. On en chercherait même en vain, sur ce sujet, dans les ouvrages poétiques de notre auteur, qu'il rassembla lui-même et qu'il publia en 1646. La plus ancienne des pièces qui soient dans ce Recueil porte la date de 1611, et fut composée sur la mort du duc d'Orléans, fils de Henri IV et frère de Louis XIII. Nous pensons, avec l'abbé Goujet, que si Gombauld avait chanté la mort du roi dans des vers dignes d'être loués par Conrart, il les eût insérés dans son livre. Cependant Tallemant, après avoir dit qu'il «fit assez de vers pour Henri IV», ajoute «qu'il ne les a jamais montrez». Si ce détail est vrai, cela est regrettable, car ils ne nous sont pas parvenus dans ses papiers, et nous aurions pu y rechercher de quelle façon Gombauld essaya de gravir les premiers degrés du Parnasse.
C'est à l'époque de la minorité de Louis XIII, et dès les premiers temps de la régence de Marie de Médicis, que commence la véritable carrière littéraire de Gombauld; c'est aussi la date de sa fortune. Songeons bien qu'il devait avoir déjà près de quarante ans, et voyons-le à l'œuvre. Aussi bien, les documents biographiques à son sujet n'offrent une certitude à peu près absolue qu'à partir de ce moment.
L'occasion qui fit naître la fortune de Gombauld est assez singulière. On croirait plutôt lire une page de roman détachée des Trois Mousquetaires ou des Mille et une nuits. Mais cette aventure, s'il faut en croire Tallemant, est revêtue de tous les caractères de l'authenticité.—La scène se passe à Reims, le dimanche 17 octobre 1610, pendant le sacre de Louis XIII, et toute la Cour est réunie dans le plus pompeux appareil, autour du cardinal de Joyeuse, qui impose les mains sur la tête du Roi… Le moment, on le voit, est solennel, et la situation prête aux incidents dramatiques. La Régente Marie de Médicis, que la longueur du cérémonial a fatiguée, promène, pour se distraire, ses regards allanguis sur la nombreuse et brillante assemblée, qui, frémissante d'enthousiasme, va, de ses vivats, acclamer le successeur du bon Henri. Tout à coup, un vif tressaillement vient animer les traits de l'Italienne, et, pendant tout le reste du sacre, un souvenir lointain semble la préoccuper: au milieu de la foule, elle a cru reconnaître le portrait vivant d'un homme qu'elle avait autrefois favorisé à Florence… et ce portrait vivant n'est autre que l'élégant Gombauld, qui assiste à la fête à côté de son protecteur et maître, le marquis d'Uxelles, aux cheveux roux.
Mais laissons la parole au naïf et malicieux Tallemant:
«La Reyne-Mère estant régente, regarda fort Gombauld, à ce qu'il dit, au sacre du feu Roy, où il estoit avec son rousseau. Mademoiselle Catherine, femme de chambre de la Reyne, eut ordre de sçavoir de M. d'Uxelles qui il estoit. Catherine prit un autre rousseau pour M. d'Uxelles, et alla dire à la Reyne:—Il dit qu'il ne le connoit point.—Cela ne se peut, respondit la Reyne, vous avez pris un rousseau pour l'autre.—Enfin, elle en parla elle-mesme à M. d'Uxelles, et voulut voir des ouvrages de nostre homme.
»A quelque temps de là, d'Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire l'estat de la maison du Roy, et que c'estoit la Reyne elle-mesme qui le faisoit.—Si cela est, dit Gombauld, je ne m'en veux point inquietter, il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.—Il y fut mis pour douze cens escus. Uxelles le luy vint dire, et ajousta ces mots:—Vous aviez raison de ne vous pas tourmenter, la Reyne a assez de soin de vous: je voudrois être aussi bien avec elle.—La Reyne le cherchoit partout des yeux. La princesse de Conty luy dit qu'il estoit vray que la Reyne avoit de l'affection pour luy.»
Et voilà comment, en quelques heures, le pauvre gentilhomme de Xaintonge devint en grande faveur à la Cour de la Régente, où il eut pendant longtemps ses petites entrées; témoin certain passage des Historiettes que nous renonçons à transcrire ici, mais auquel nous renvoyons ceux qui voudront le lire dans le style imagé de Tallemant… «Il nie cependant, ajoute des Réaux, avoir jamais été amoureux de la Reyne, mais bien d'une autre personne de grande qualité qu'il appelle aussi Philis dans ses poésies; l'une est la grande, l'autre la petite.» Au moins convient-il «que Catherine luy avoit avoué que la Reyne ne l'avoit jamais veû sans esmotion, parce qu'il ressembloit à un homme qu'elle avoit aimé à Florence…»
Le grave Conrart, dans l'Éloge qu'il a fait de son ami, n'est pas aussi cru que Tallemant, mais il parle assez longuement de la faveur de Gombauld, près de la Régente, et ce témoignage vient en quelque sorte confirmer les malicieux récits de l'auteur des Historiettes. «Sous la minorité de Louis le Juste, dit Conrart, et sous la Régence de Marie de Médicis, sa mère, M. de Gombauld fut des plus considérés de cette grande et magnifique princesse; et il n'y avoit point d'homme de sa condition qui eût l'entrée plus libre chez elle ni qui en fût vu de meilleur œil. Comme elle était d'humeur libérale, et qu'elle aimoit à l'exercer envers ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions considérables à beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit. Celle de M. de Gombauld étoit de douze cens escus, ce qui lui donnoit moyen de paroître en fort bon équipage à la cour, soit à Paris ou dans les voyages qui étoient fréquens en ce temps-là. Et comme il étoit autant ennemi des dépenses superflues qu'exact à faire honnêtement les nécessaires, il fit un fonds assez considérable de l'épargne de ces années d'abondance: ce qui lui vint bien à propos pour celles de stérilité qui y succédèrent, quand les guerres civiles et étrangères eurent diminué, et enfin tari les sources d'où les premières avaient coulé.»
L'abbé Goujet semble vouloir révoquer en doute l'assertion précise de Conrart, sous prétexte que dans la liste des pensions payées en 1621 par la Cour, on ne trouve ni un poëte ni un homme de lettres. On sait cependant que Marie de Médicis donna une pension de cinq cents écus à Malherbe après la mort de Henri IV, et l'on doit se rappeler que la Reine fut en disgrâce, puis en fuite, puis en guerre contre son fils depuis 1617 jusqu'en 1620: la disgrâce de la Régente entraîna naturellement tout d'abord celle de ses protégés. Tallemant, du reste, nous donne des renseignements précieux que ne connaissait pas l'abbé Goujet. Outre sa pension, Gombauld recevait souvent des sommes d'argent importantes, surtout à l'occasion des voyages dont parle Conrart, et que ce favori en miniature faisait à la suite de la Cour: car, pendant les sept années de la régence réelle de Marie de Médicis, il fut de toutes les promenades royales. Donc, raconte l'intarissable des Réaux, «en une rencontre de voyage, Gombauld dit à la Reyne qu'il ne pouvoit suivre sans argent. La Reyne luy dit:—Allez chez le trésorier, luy dire de ma part que j'entends que vous soyez payé. Le trésorier dit:—Monsieur, tout le monde dit de mesme. Je demanderay ce soir à la Reyne ce qu'elle veut que je fasse; venez demain matin.—Il y alla.—Elle en a marqué deux, dit le trésorier, vous en estes l'un.—Il fut payé. Il dit que cela dura dix-huit mois, et que s'il y eust eu des amys, on ne luy eust rien refusé: mais, depuis, la religion lui nuisit.» Sa profession de huguenot déclaré fut donc une des causes de sa future disette d'argent; et ce fut elle aussi, probablement, qui fit abaisser de douze cents écus à huit cents, comme le raconte Conrart, le chiffre de sa pension.
Quoi qu'il en soit, les années de la régence, et surtout les premières, furent d'heureuses années pour Gombauld. Se voyant en faveur, il conçut plus d'audace littéraire, et se lança résolument dans la carrière poétique. Il fit connaissance avec Malherbe et Racan; il fréquenta les poëtes en renom, et prenant souvent conseil du réformateur du Parnasse, il garda si bon souvenir de ses leçons, que, vingt ans plus tard, il le défendait intrépidement avec Gomberville contre les critiques de l'Académie.