[U-18] T. X, p. 2716 et suivantes.

On ferait, comme le remarque fort bien l'érudit bibliophile Jacob, un ouvrage entier et des plus singuliers en se bornant à extraire des livres de Restif tout ce qui concerne son goût, sa passion pour les jolis pieds et les jolis souliers de femmes. Il suffirait de lire quelques-unes des notes qui se trouvent à la fin de ce livre pour convaincre le lecteur du sentiment profond qu'éprouvait notre auteur au sujet de ces souliers hauts qui affinent la jambe et sylphisent tout le corps, selon son mot. Dans les Nuits de Paris (IVe partie, LXXIe nuit, pages 779 et suivantes), nous recommandons le chapitre intitulé la Mule enlevée qui se rapproche assez, par certains côtés, du roman que nous publions.

Le Pied de Fanchette, qui parut anonyme, fut le premier ouvrage de Restif qui commença sa réputation, et, bien que les journaux aient dédaigné de s'occuper de cette nouveauté non signée, elle fit grand bruit dans les salons et dans tous les cercles littéraires de Paris où on s'ingéniait à en découvrir l'auteur. Il se vendit plus de cinquante exemplaires par jour de cette première édition qui fut bientôt épuisée. Pour l'époque où il parut, ce livre était présenté sous une forme nouvelle, avec une orthographe bizarre, dans un style original qui rompait avec les traditions à la mode. Restif, nous l'avons vu plus haut, ne fut pas grisé par ce succès et il fut le premier à reconnaître les nombreuses imperfections de son œuvre. «Mon but dans cet ouvrage, dit-il en note, n'est pas de peindre en grand; je laisse à mes maîtres, aux hommes célèbres, les grands tableaux; je vole terre à terre; mes héros sont pris dans la médiocrité.»

Pour nous, le Pied de Fanchette ne vaut guère mieux que quelques-uns des sombres et ridicules romans de Ducray-Duminil, de Corbière ou de Mme Cottin, et si, dans nos publications de Petits Conteurs, nous nous sommes souvent laissé entraîner à réimprimer certains ouvrages par un sentiment littéraire de grande sympathie ou même d'enthousiasme sincère, tel n'est point ici notre cas. Nous avons jugé cependant que Restif de la Bretonne méritait une place dans notre galerie et nous n'avons point trouvé, dans son bagage immense, une seule œuvre d'honnête dimension qui représentât mieux que le Pied de Fanchette l'originalité même de l'auteur, et peignît en même temps cette singulière école fantastique, fausse et sentimentale de la fin du XVIIIe siècle sur l'imagination de laquelle nos dramaturges ont effrontément vécu en faisant pleurer nos pères et, ne craignons pas d'ajouter, nos contemporains par la mise en scène de mélodrames tels que la Grâce de Dieu et, plus récemment, les Deux Orphelines. Le roman de Fanchette se rapproche du roman de Justine; ce sont les mêmes malheurs de la vertu, moins les monstruosités sanguinaires du vicieux marquis de Sade. C'est bien le type du roman et de l'affabulation maladive qu'on retrouve partout vers la fin du dernier siècle; c'est le chef-d'œuvre, si l'on veut, d'une école de mauvais goût, mais encore, à tous ces titres, il rentrait dans notre programme de le ranger dans une collection où nous prétendons apporter tous les genres d'invention littéraire au XVIIIe siècle et échantillonner, en quelque sorte, les différentes manières de conter et les coloris divers du style dans ce domaine des petits romans allégoriques, satiriques ou réalistes, éclos en pleine fantaisie.

On pourra juger de nos petits conteurs lorsqu'ils seront au complet et présenteront dans leur ensemble une surface assez large à la critique.

Nous avons apporté peu de changements à l'orthographe insensée de l'homme aux idées singulières, rêveur d'un Glossographe ou la langue réformée; nous eussions craint, en agissant autrement, de porter atteinte à l'originalité de l'écrivain compositeur et prote, et de diminuer la saveur et la curiosité d'une œuvre pour ainsi dire photographiée sur l'édition originale. L'orthographe et le style de Restif se tiennent et sont des signes typiques de cet ingénieux réformateur. Si l'on peut faire, d'après Buffon, le diagnostic moral de l'homme par le style, l'orthographe et le style de Restif de la Bretonne ne peuvent que prêter doublement à la constatation de sa folie particulière et l'on ne saurait les désunir.

On pourra donc, en lisant cette réimpression textuelle, suivre et comprendre les excentricités calculées du système d'orthographe de M. Nicolas; système très compliqué, où le cicéro, la gaillarde, le petit-romain, l'F remplaçant le PH, le C cédant la place à l'>S et l'accent aigu foisonnant, hérissent son texte d'imprévu, déroutent un instant le lecteur et finissent presque par l'accoutumer, sinon par le convaincre au désordre magistral de cet écrivain-typographe, dont quelques innovations eussent mérité d'être mises en pratique par une majorité trop routinière.

Nous avons placé en tête de cette édition un portrait inédit de Restif, à l'âge de ses amours les plus folles, avant l'apparition de ces rides et de cette alopécie frontale qui font de son visage, dans les gravures connues, une tête de fauve oiseau de proie. Il fallait présenter l'auteur du Pied de Fanchette, l'amoureux des tailles guêpées et des souliers aux fines cambrures sous un aspect moins sinistre. Le portrait que nous donnons est très authentique; il est tiré d'une des nombreuses compositions de Binet, qui, on le remarquera en contemplant avec attention les suites de gravures destinées à l'œuvre de l'auteur des Contemporaines, excellait à mettre en scène assez fréquemment le romancier en personne et à le représenter dans l'action qu'il décrit.

Si nous avons donné peu de développement à cette esquisse littéraire, c'est, nous le répétons, en raison du rôle si mouvementé de ce remuant remueur d'idées, qu'on a peine à suivre dans l'action terrible de sa vie, qui a consacré près de seize volumes à dévoiler son être, sans parvenir à anatomiser son moral au complet et qui enfin termina l'introduction de ses confessions par ces mots qui finiront cette manière de préface: «Ulciscetur, si perficitur, omnia damna nostra! Quando veniet? Nescio: Sua cuique vita obscura est.»

Octave UZANNE.
Paris, le 10 mai 1879.