La seconde édition, deux parties en deux volumes, parue cette même année 1769, à Francfort et à Leipzig en Foire, ne doit être considérée que comme une contrefaçon imprimée en Suisse, et ce n'est guère qu'en 1776 que nous retrouvons le Pied de Fanchète (sic) ou le soulier couleur de rose (variante à l'Orpheline française) en édition nouvelle (2 parties en 1 volume), revue par l'auteur.—Dans cette édition les changements sont assez nombreux. Outre les trois parties réunies en deux, les intitulés des chapitres différent entièrement de l'édition primitive, et ces chapitres ne sont plus qu'au nombre de 52 au lieu de 53.—A la fin de la préface, Restif a ajouté, après s'être excusé sur ses chagrins domestiques des fautes de l'auteur dans la première édition:
«Très indulgents lecteurs et très aimables lectrices, ce fut à la veille du mariage de Fanchette que l'éditeur de la véridique histoire que vous achevez entrevit cette belle chez la marchande de modes et que son joli pied, chaussé d'un soulier rose à talon vert, fut pour lui la divine Clio: on essayait à la fiancée sa parure pour le lendemain et celle qui nomma Fanchette était Agathe.—La clarté est le premier devoir d'un écrivain; j'y ai satisfait. Adieu.»
Une quatrième édition, imprimée à la Haye en 1786, n'offre, en dehors des gravures, aucune autre différence avec la seconde, que cette particularité du nom de Mme Lévêque imprimé en toutes lettres dans la dédicace; quelques corrections et suppressions à signaler et un extrait du Tableau du Siècle, de Nolivos de Saint-Cyr, ajouté à la note 61.
Il faut prêter quelque attention à une note publiée il y a quelques années par M. Assezat au sujet de cette édition[ [U-17], qui reconnaît à des indices certains, mais trop longs à énumérer ici, que cette date de 1786 est fautive et que cette réimpression n'a pu être faite qu'en 1794.
[U-17] Voir Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 7e année, no 152, 5 septembre 1874, p. 517. Cet article est signé Aszt, lire: Assezat.
La cinquième et dernière édition du roman de Fanchette que nous puissions enregistrer fut donnée par Cordier et Legras, rue Galande, no 50, en 1801, 3 volumes in-18 avec le titre correct et le sous-titre: Cinquième édition, revue, corrigée et augmentée de plusieurs anecdotes curieuses et amusantes.—Pougens rendit compte de cette réimpression dans sa Bibliothèque française (1re année; no 6, p. 190).
Lorsque nous aurons parlé d'une comédie intitulée Marianne dont le sujet est tiré du Pied de Fanchette et qui fut représentée sur un petit théâtre de la rue de Provence le 5 février 1776, que nous aurons ajouté qu'une traduction allemande parut à Hambourg en 1777, in-8o, et que nous aurons enfin mentionné la traduction espagnole: El pié de Franquita, Paris, Rosa, 1834, 2 volumes in-18, nous penserons avoir épuisé la nomenclature historique de l'ouvrage dont nous donnons une édition qui sera sans doute définitive et qui n'aurait point sa raison d'être si elle ne rentrait dans le cadre de nos Petits conteurs du XVIIIe siècle.
IV
La passion de Restif pour les pieds mignons et les jolies petites chaussures bien cambrées et à hauts talons fut un de ses goûts esthétiques les plus singuliers, et c'est assurément la hantise la plus persistante dont il fut obsédé au cours de sa vie aventureuse et galante. Binet avait beau s'évertuer à trouver des chaussures impossibles, des mules d'une délicatesse inouïe, des coquets souliers d'une grâce adorable dans les dessins qu'il destinait à l'illustration de ses livres, jamais il ne parvint à réaliser l'idéal du pied rêvé par l'ardent romancier. Restif retouchait lui-même ses dessins jusqu'à leur enlever toute proportion d'ensemble pour mieux arrêter l'exiguïté des petits pieds de ses héroïnes; cette passion dégénérée en idée fixe, en monomanie incurable, le poussait à s'emparer des mules charmantes qu'il rencontrait, avec la pensée d'augmenter une collection déjà considérable qu'il eût voulu voir mettre avec lui au tombeau. Dans ses courses à travers les rues et les faubourgs de Paris, il tenait toujours les yeux en éveil sur la démarche des grisettes, des nymphes ou des moindres trottins de modistes et c'est ainsi qu'il trouva le sujet du Pied de Fanchette dans une de ses promenades d'amateur passionné.
«Je passais un dimanche matin dans la rue Tiquetonne, raconte-t-il dans Monsieur Nicolas[ [U-18], j'aperçus une jolie fille en jupon blanc, encore en corset, chaussée en bas de soie avec des souliers roses à talons hauts et minces, genre de chaussure qui faisait infiniment mieux la jambe aux femmes que la mode actuelle. Je fus enchanté; je m'arrêtai, la bouche béante, à la considérer... En chemin je fis le premier chapitre de l'ouvrage: Je suis l'historien véridique des conquêtes brillantes du pied mignon d'une belle, etc. Je mis la main à la plume dès le lendemain. Mon imagination se trouvant un peu refroidie, je sortis pour revoir ma muse... Dans la rue Saint-Denis, vis-à-vis la fontaine des Innocents, j'aperçus une femme dont le pied était un prodige de mignonnesse. Aussi était-il chaussé d'une jolie mule d'étoffe d'or faite par le plus habile artiste de la capitale... Je la suivis jusqu'à l'église du Sépulcre, où elle entra, et je revins chez moi plein de verve. J'allai en deux jours au quatorzième chapitre.» Et dix jours après, eût pu ajouter Restif, le volume était terminé et dédié à Mme Lévêque, femme du marchand de soieries dont l'enseigne était la Ville de Lyon, vis-à-vis des Innocents. La belle Mme Lévêque avait, si nous en croyons la chronique du temps, le plus joli pied de Paris.