Dês que la gouvernante s'aperçut que Fanchette était seule, elle courut à son apartement, et, sans perdre le tems en de vaines paroles, elle lui donne cet écrit qui contenait les dernières volontés de monsieur Florangis. L'aimable fille le lut en sanglotant, et le rendit à Néné, qui le renferma précieusement dans la boîte d'où elle l'avait tiré. «Eh bien, mademoiselle, auriez-vous le courage de reprendre les habits que vous aviez en entrant ici; ces habits, tristes preuves de votre infortune, et de quitter l'aisance dont vous jouissez chez un suborneur?—Un suborneur!—Oui, mademoiselle; celui qui vous a reçue des mains de son ami; pour qui vous devriez être le plus sacré des dépôts, mérite ce nom que vous venez de lire dans l'écrit de votre père: Il veut vous deshonorer et vous perdre. Il n'est qu'un moyen d'échaper... Votre bon père! oh! quelle serait sa douleur!... Il l'avait prévu... Que décidez-vous?—Qu'il faut obéir à mon père. Ah! ma bonne! je ne tiens donc plus à rien! Personne ne va plus s'intéresser à mon sort! Si monsieur Apatéon voulait me tromper, tout le monde me trompera.—Chère Florangis! je ne suis qu'une pauvre femme: mais un jour vous connaîtrez mon zèle; combien je vous aime... Ma chère fille! je ferai l'impossible pour vous. Ne perdons pas de tems; quittez ces colifichets et ces bijoux; ils sont, sur une fille pauvre, de tristes enseignes, qui disent qu'elle est à vendre, ou que déjà peut-être ils ont été le prix infâme mis à son innocence; reprenez vos habits: les voila; je viens de les aproprier; de parler à la plus honnête marchande de modes de Paris, chez laquelle vous allez entrer; de placer chez un notaire la somme que me confia votre père: mademoiselle, tous les Apatéons du monde n'empêcheront pas qu'une femme indigente, sujette, comme d'autres, à mille défauts, ne mette son bonheur à vous être utile.—Vous allez donc me servir de mère, lui dit Fanchette d'un ton caressant?—Ah! belle Florangis, un jour vous ne douterez pas que je n'en aye pris les sentimens. Par un commencement de bonheur, ma chère fille, ajouta Néné, la marchande, sans vous être parente, porte votre nom: ce trait vous rend chère à cette femme estimable avant même de vous avoir vue; et, pour éviter toutes les questions sur votre famille, vos connaissances, elle vous fera passer pour sa nièce.»—Tout en causant, Fanchette se trouva vétue des modestes habits que lui fit quitter Apatéon, et n'en fut pas moins belle: ils devenaient étroits et courts; mais qu'importe? elle ne les devait à personne: l'aimable fille était contente. On sort par une porte du jardin sans être vues des gens de la maison: on se rend chez la marchande de modes: Néné présente Fanchette, ne dit qu'un mot, et se hâte de retourner. Elle arrivait à peine, que le dévot Apatéon rentra.
CHAPITRE XI
Reviendra-t-il?
«Venez, mademoiselle, dit la marchande à Fanchette: Je sais qu'il ne faut pas que vous restiez dans ma boutique: ma fille vous tiendra compagnie, et vous travaillerez avec elle dans la chambre que je vais vous donner.» En même tems la jeune Agathe se lève, et court, d'un air enjoué, prendre la main de l'aimable Florangis. La gouvernante avait instruit la marchande de tout, et sa pupille en devint pour cette femme honnête un dépôt plus précieux.
Agathe était une blonde, touchante, tendre, sincère; mais vive, sémillante: elle n'avait que quatorze ans. Dês la première vue, Fanchette la charma: elle prit pour elle un gout vif, qui fut suivi d'une amitié constante, et les rendit toujours inseparables. Fanchette fit, sous les yeux de sa jeune amie, des progrês rapides: elle avait pour le travail un gout décidé; l'on aprend toujours bien vite ce que l'on aime. De son côté, la bonne gouvernante tâcha de lui procurer tous les amusemens qui dépendirent d'elle. Comme je l'ai dit, elle avait placé les deux mille écus, que lui remit en mourant le père de Fanchette; elle joignit à cette somme ce qu'elle avait amassé depuis quarante ans: le tout formait un fonds qui composait huit cens livres de rente: elle avait en outre gardé de quoi payer l'aprentissage de Fanchette, et pour son entretien durant trois ans qu'il devait durer, afin que la jeune personne eût toujours de réserve quelques années de son revenu: à soixante ans, l'on est économe et prévoyant. Néné lui fit présent d'un clavessin, lui donna les livres qu'elle demandait; en un mot, elle avait promis de lui servir de mère, et lui tint parole. «Ma chère Fanchette, lui disait-elle quelquefois, j'avais des parens dans la misère, mais tous, avant moi, ont payé le tribut à la nature; vous êtes à présent la personne qui devez m'intéresser le plus: recevez les bagatelles que je vous donne, comme les présens de l'amitié; ils n'avilissent personne.»
Oh! que j'aime cette bonne Néné! Elle était fille d'un laboureur: dês sa jeunesse, elle vint à la ville, et servit. Elle aporta de son village de la pudeur, un cœur tendre, une figure apétissante et beaucoup de bonne foi: un garçon de boutique, un clerc de procureur, un valet-de-chambre, un maître-d'hôtel, etc., la trompèrent tour-à-tour, en lui promettant de l'épouser, et ne lui tinrent jamais parole: elle aima le plaisir, mais elle eut toujours horreur du crîme: elle devint sage à force de manquer à l'être. Dês que le feu des passions fut éteint, elle respira: «Heureuse tranquillité, se disait-elle, que vous avez tardé longtems! pourquoi ne futes vous pas la compagne de ma jeunesse, ainsi que de la maturité!» Son cœur n'était cependant pas moins sensible: elle aima madame Florangis, ensuite Fanchette, autant qu'elle était capable d'aimer: Eh! qui peut mesurer le sentiment dans une âme tendre! La jeune personne était pour elle un trésor. «Évitons, se disait-elle, à ma chère fille, les déchiremens auxquels je fus en proie, lorsque je me trouvais la dupe d'un perfide: qu'elle ressente au fond de son cœur l'inexprimable douceur d'avoir toujours été vertueuse: hêlas! je ne puis me le cacher à présent: je ne pouvais être heureuse qu'avec le premier amant que j'ai favorisé: j'eusse rougi devant tous les autres.»
Cette fille simple, ignorante, savait placer ses bienfaits: elle aurait pu répandre des dons insuffisans sur une centaine d'orfelins, et ne faire le bonheur d'aucun: elle s'attache à Fanchette, et l'on verra ce qu'il en fut. O vous! qu'une âme bienfesante et généreuse porte à soulager l'indigent, retenez cette leçon que vous donne la conduite de Néné: Adoptez une famille pauvre; rendez la seule à l'état, si votre fortune ne vous permet de soulager qu'elle: toute autre manière de faire l'aumône est vicieuse: vous pouvez donner des mœurs à cette famille que vous releverez; vous ne ferez que des vagabonds de mendians à quî vous procurerez des secours trop médiocres, pour qu'ils ne dépendent que de vous.
Fanchette descendait rarement dans la boutique: encore était-elle voîlée de manière qu'on n'aurait pu la reconnaître. Un jour elle y parut un moment, pour montrer son ouvrage à la marchande: une calèche lui couvrait le visage: mais ses habits courts laissaient voir le bas d'une jambe fine et son joli pied: Un jeune homme, en grand deuil, entre avec son gouverneur, pour faire quelques achats: ses yeux se fixent sur Fanchette: sa taille dégagée, cette jambe, et ce pied surtout le frapèrent. Il s'efforçait de voir son visage: l'aimable Florangis s'en aperçut: elle se hâta de demander l'avis de sa maîtresse, et remonta dans sa chambre avec Agathe. Les grâces de sa démarche achevèrent d'enchanter le jeune homme. «Ah! qu'elle est bien, madame, dit-il à la marchande!—Vous ne pouvez que le conjecturer, monsieur, lui répondit-elle.—L'on ne saurait être laide avec... non, madame, jamais femme laide n'eut autant de grâces:... un si joli pied ne peut soutenir que la beauté même.» Cela n'était pas tout-à-fait exact; mais ce jeune-homme commençait à devenir amoureux, et l'on ne doit pas chercher l'exactitude et la modération dans les expressions des amans. Il fit encore quelques questions, auxquelles la marchande (qui, pour le babil ne le cédait néanmoins à personne) ne répondait que par des monosyllabes. Le gouverneur acheta, paya, sortit; son élève parut ne le suivre qu'à regret. Et Fanchette disait à la jeune Agathe: «Mon amie, le connais-tu? Aparemment que c'est ici qu'il achète?... Reviendra-t-il?»
CHAPITRE XII
Nouvelle conquête: S'en réjouira-t-on?
«Franchette est disparue!... On ne l'a pas vu sortir!... On ne sait ce qu'elle est devenue!... Ah scélérats! vous me la rendrez!... Mais que la foudre m'écrase, si... Je veux qu'on me la trouve, ou, je jure... Fanchette!... Elle était si mignone, si sage, si... Je perdrai l'esprit, si l'on ne me la ramène... Un galant peut-être me l'enlève! et moi, nigaud! depuis six mois je soupire... Il fallait, morbleu! brusquer l'aventure... Il aurait été si doux de passer dans ses bras... Je l'espérais: je me suis trompé. Ah! si je la retrouve!... Jolie, délicate Fanchette, quel mortel à présent savoure sur tes lèvres de rose, des baisers... des baisers... ah! toutes les délices dans lesquelles je nage ne valent pas un de ces baisers-là!... Elle ne serait pas sortie seule: on me l'enlève: mes gens sont du complot... Hola! traîtres! par la mort! si vous ne m'avouez la vérité, je vous fais tous pendre... Comme elle était modeste!... Mais où donc était Néné!... Lorsque sa jolie main se promenait sur les touches de ce clavessin; que son pied séduisant batait la mesure; que sa voix si douce, si touchante... J'aurais du la croquer mille fois... Maudit déjeûner! sans toi... Imbécile que je suis! je me consolerais du moins aujourd'hui: un autre ne cueillerait pas une rose que j'ai si longtemps couvée des yeux... Ah!...» C'est ainsi que s'exprimait monsieur Apatéon, aprês qu'il se fut aperçu de l'évasion de Fanchette; qu'il eut grondé Néné, à laquelle cependant il n'osa faire de questions sur la vision de la nuit précédente; qu'il eut mis tous ses gens en campagne pour ratraper sa jolie proie: et son monologue finit par un cri de fureur. Tous les mouvemens qu'il se donna furent longtems inutiles: une pauvre femme, une jeune fille trompèrent, avec succês, un tartufe!