Fanchette vivait heureuse et tranquille: dês le premier jour, elle avait oublié l'abondance et la délicatesse; comme dès le premier instant, ces bijoux, ces ajustemens, idoles cruelles auxquelles tant de femmes sacrifient l'honneur et les mœurs, ne lui coûtèrent pas un soupir. Les avis de son père se retracèrent à son souvenir: «Je travaille, se disait-elle; je remplis les vues du cher auteur de mes jours: le ciel me bénira.» Et le ciel la bénissait.

La marchande avait un neveu, nommé Dolsans, jeune-homme qui promettait beaucoup; disciple des Michel-Ange, des Raphaël, des Lebrun; émule des Vanloo, des Vernet. Il revenait de rome; dês la première visite qu'il rendit à sa tante, il vit la belle Florangis. Il était fête: Fanchette avait une robe neuve, peu riche, mais extrêmement parante: c'était un présent de la bonne Néné: la beauté de sa chevelure était relevée par une frisure de gout: son joli bonnet paraissait monté de la main des grâces, c'est-à-dire, par elle-même sous la direction d'Agathe. Un soulier vert orné d'une fleur en or, enfermait son pied mignon. Elle était assise, le dos tourné, et lisait Émile, lorsque le jeune Dolsans entra. Le premier objet qui frapa sa vue fut le joli pied de Fanchette, posé sur un petit tabouret. Son cœur palpita. En embrassant sa tante, il le regardait: en répondant à toutes ses questions, il le regardait encore. «Qu'avez-vous vu de curieux à rome?—Bien des choses, ma tante.—Faites-moi quelque détail.—Ah! que ce que j'en découvre est séduisant!—Vous autres, peintres, vous vous passionnez pour cette ville comme pour une maîtresse: tout vous y paraît merveilleux: ma foi, je n'ai jamais vu votre rome: mais paris est bien aussi séduisant qu'elle—Ma tante!...—Oui, mon cher neveu, ne vous en déplaise; je le soutiendrai contre tous les romains.—C'est une merveille!...—Merveille tant qu'il vous plaira. Elle a son église de saint-pierre, à ce qu'on m'a dit; mais paris a son louvre et ses tuileries: des connaisseurs ont assuré devant moi, qu'aucun édifice dans le monde n'égalerait le louvre, s'il était achevé.—Je ne parle pas d'édifices, ma tante.—Pour les chefs-d'œuvres de la peinture, l'on voit dans le salon...—Eh mon dieu! ni de peinture.—Le caractère de la nation, les mœurs des habitans? ah! pour le coup, mon neveu, tout l'univers doit mettre pavillon bas devant notre patrie. Quelle aménité, quelle élégance dans les nôtres! Je vois le monde, mon cher Dolsans; j'entens dire à des gens de poids, que notre urbanité présente servira de modèle à toutes les races futures.—Je vous accorde tout cela, ma tante, j'enchérirai, s'il le faut: paris renferme des merveilles qui surpassent tout ce que j'ai jamais vu.—Vous voila raisonnable. Nous aurons bientôt de vos ouvrages: vous serez sans doute devenu parfait?... Vous ne me répondez rien! (Il s'avançait pour regarder Fanchette, qui ne s'était pas encore retournée.)—Quelquefois j'embellis la nature; mais ce que je viens de voir est fait pour desespérer, ou pour élever au-dessus de lui-même l'artiste le plus habile.—Mon neveu, reprit la marchande, en lui parlant à l'oreille; restez-en là: vous me connaissez: malgré la tendresse que j'ai pour vous, une imprudence vous excluerait de chez moi.»

Dolsans entendit ce qu'on voulait lui dire: il baissa les yeux: au bout d'un moment, il les leva sur le pied de Fanchette, et dans son cœur il disait: «Ah! fût-elle aussi laide qu'elle m'a paru belle, ce charme inexprimable me la ferait adorer.»

Quelques-unes des compagnes de Fanchette entrèrent: sa lecture fut intérompue: elle se leva: Dolsans, interdit, immobile, la regardait; il s'ennivrait du plaisir de la regarder. Chaque pas de la belle Florangis fesait éclore de nouveaux charmes; tout s'embellissait sous ses pieds: Telle la divine Cypris marche précédée des desirs brûlans, accompagnée des grâces, et suivie des plaisirs. Dolsans voulut lui faire un compliment: il ne trouva rien qui pût exprimer ce qu'il sentait. Il garda le silence; ses yeux seuls parlèrent: et Fanchette peut-être n'entendit que trop ce langage.

Jeunes et touchantes beautés, toutes les conquêtes flatent votre cœur novice encore; vous ne voyez que votre triomphe: mais le piége est caché sous des fleurs; trop souvent hêlas! il en est qui ne devraient exciter que des larmes amères.

CHAPITRE XIII
C'en est trop d'un.

Pardon, mademoiselle, si j'ose vous écrire avant de m'être fait connaître: mais je suis si peu maître de mon impatience; les occasions de vous voir naîtraient si difficilement, qu'il m'est impossible de les attendre. A peine vous ai-je entrevue: vous étiez comme voilée: l'envie que je montrai de lire mon sort dans vos regards ne servit qu'à me priver plutôt du plaisir que me causait votre présence: et cependant je sens que mon cœur est à vous pour jamais. Je n'ai pas l'injustice de me plaindre de votre fuite: elle ne vous rend à mes yeux que plus digne du don que je prétens vous faire de ma foi, de ma tendresse et de tout moi-même. Oui, je le jure, par le saint auteur de la nature, je n'aurai jamais d'autre épouse que vous. Je suis riche, et je m'en réjouis depuis que je vous aime; auparavant, je n'y pensais seulement pas: je ne suis point d'une naissance illustre; ma famille est de finance; je m'en réjouis encore: nos conditions sont égales, et la distance imaginaire des rangs, d'autant plus tyrannique, qu'elle est moins réelle, ne nous séparera pas.

Je vous avoue que vos grâces seules m'ont touché; j'ignore si vous êtes aussi belle que tout le reste l'annonce. Oui, mademoiselle; je ne sais quoi me fit tressaillir en vous voyant. Vous êtes faite au tour: cependant ce n'est pas votre taille: vous avez la main belle; des bras arrondis d'une blancheur de lait; une jambe... ce n'est pas encore cela qui m'a charmé: mes yeux se sont fixés sur le plus joli pied que j'eusse encore vu; je ne pouvais les en détourner, et mon cœur battait avec violence. Pour achever l'enchantement, vous avez parlé: dieu! quel son de voix séduisant! Non, non, il est impossible qu'avec cette voix touchante, l'on n'ait pas dans l'âme un fond d'inaltérable douceur, d'innocence, de candeur; et voila ce qu'il faut pour rendre un époux heureux..... Ah mademoiselle! si vous consentez que mon bonheur soit votre ouvrage, croyez que je ne négligerai rien pour faire le vôtre. Un homme estimable par ses mœurs, qui s'offre en qualité d'époux, ne doit pas être dédaigné: ses vues sont pures; il présente le don le plus précieux pour une jeune fille, en même-tems qu'il demande pour lui le bien qui donne le prix à tous les autres, une compagne aimable et vertueuse. Réfléchissez sur ce que je me permets de vous écrire aujourd'hui: Je n'ai plus de parens: je dépendrai d'un tuteur durant quelque tems encore: à vingt ans je serai maître de moi: telle fut la volonté de mon père: Je puis donc vous donner un terme fixe pour tenir ma parole. Recevez la promesse que je vous fais de n'être qu'à vous. J'irai le plutôt qu'il me sera possible savoir mon sort et votre réponse.

Je suis, mademoiselle, avec un attachement qui ne se démentira jamais,