Votre, etc.
De Lussanville.
C'est ainsi qu'écrivait à Fanchette le jeune homme qui ne l'avait qu'entrevue, et qui fut obligé de s'éloigner, lorsque son gouverneur sortit. Ce billet fut remis, par un laquais, à la marchande qui, le donnant à la jeune Florangis, lui dit: «Ma fille, voyez ce qu'on vous écrit: si c'est ce que je soupçonne, j'espère que vous ne ferez rien, sans avoir pris mes avis et ceux de madame Néné. Fanchette avait brisé le cachet et lisait: son teint qui s'anima, décelait l'émotion de son cœur. «Tenez, madame, dit-elle en finissant.» La marchande fut touchée de la confiance que lui marquait la jeune Florangis, elle lut à son tour. «Ma Fanchette, reprit-elle, que pensez-vous de tout ceci?—Que les hommes emploient pour nous tromper, des stratagêmes toujours nouveaux; qu'il faut ne rien répondre à ce jeune-homme, et l'éviter.—Belle Florangis! que j'aime à vous voir penser de la sorte! Cependant, ma chère fille, si c'était un établissement solide, il ne faudrait pas le manquer par sa faute. Ce jeune homme est aimable: ne l'avez-vous pas trouvé tel? Il ne serait pas si dangereux, s'il m'avait paru moins digne de plaire.—Vous seriez donc charmée qu'il dît vrai?—Oui, madame: mais je suis presque sure qu'il est un trompeur.—(Elle est sincère au moins). Ma fille, vous en raporterez-vous à tout ce que je ferai?—Oui, pourvu que ma bonne soit de concert avec vous.—Elle aprouvera tout; je puis vous en répondre.» Et la marchande quitta Fanchette, qui dit à sa chère Agathe: «Il me semble, ma bonne amie, que mon cœur prend le parti de ce jeune homme contre moi: j'entens une voix secrette qui me dit qu'il est sincère, tendre, et qu'il fera mon bonheur. Que j'aurai de plaisir à lui tout devoir!»
La marchande de modes regardait la jeune Florangis comme digne de son neveu. «Une fille honnête, et si sage, se disait-elle souvent, rendrait Dolsans le plus heureux des époux: elle n'est point riche; mais elle est vertueuse, modeste; elle sera dans son ménage, économe, règlée; c'est une belle dot que cela. Quand elle joint à la beauté, la sagesse et la douceur, une fille a plus que la naissance et les richesses: ses attraits retiennent le cœur de son époux, sa douceur le captive, et sa conduite fait prospérer sa maison.»
Voila comme on raisonne parmi les gens du commun: chez les grands, c'est autre chose: ces vertus que la bonne marchande estimait tant, sont devenues trop roturières: et c'est ainsi que tout a son fort et son faible dans le monde: Ah! si le bonheur, la vertu, les talens ne vengeaient la médiocrité les puissans du siècle jouiraient d'un sort trop digne d'envie!
La gouvernante de monsieur Apatéon venait rarement. Elle craignait d'être observée. La marchande quittait à peine Fanchette, lorsqu'elle entra. La touchante Florangis fut enchantée de la voir: son cœur la desirait: la lettre de Lussanville l'avait émue: elle trouvait du plaisir à la relire: elle venait d'embrasser sa bonne; elle allait la lui montrer, lorsque Dolsans parut: Sa tante elle-même le conduisait.
Cette joie pure, ce sourire de la satisfaction, cette rougeur timide, cette agitation délicieuse, que cause la vue de ce qu'on aime, on vit se peindre tout cela sur le visage de Dolsans. Fanchette baissait les yeux. Enhardi par sa tante, encouragé par la présence de la bonne Néné dont il était connu, le jeune homme parla: il fit avec grâce à la jeune Florangis les complimens les plus flateurs: jamais il n'avait eu tant d'esprit et ne s'était exprimé avec autant d'aisance: l'amour rendait ses discours touchans; le desir d'en inspirer leur donnait un air de vérité: ils rapelèrent à la gouvernante ses premières années; elle desira pour sa chère fille un époux si parfait. De concert avec la marchande on les laissa seuls un moment. Agathe même que Fanchette voulait retenir, suivit sa mère et la bonne. «Ma belle demoiselle, dit le jeune peintre, en tombant à ses genoux, vous voyez un amant qui vous adore: une félicité sans bornes, ou le comble des malheurs, voila ce que peut lui faire éprouver votre réponse. Si vous me laissez me flater de l'espérance de vous toucher un jour, il n'est personne dans le monde à qui je porte envie: si vous me l'ôtez, je suis le plus à plaindre des mortels: que faut-il que j'espère?» Fanchette rougissait. Elle cherchait, suivant sa coutume, au fond de son cœur la réponse qu'elle devait faire, lorsqu'on frapa: Dolsans se relève, la porte s'ouvre, et Lussanville, le jeune, l'aimable Lussanville paraît.
CHAPITRE XIV
Où tout le monde est content, sans en avoir sujet.
«Si j'avais prévu, mademoiselle, que le hazard me procurât aujourd'hui le bonheur de vous voir, je n'aurais pas écrit: je viens vous demander pardon de ma témérité... l'obtiendrai-je? les sentimens que j'ai montrés dans mon billet, dictés par l'honneur et par l'amour, me rendront-ils excusable? Pour vous prouver combien ils sont sincères, je consens à ne plus vous parler jusqu'à leur exécution. Permettez seulement que je m'offre quelquefois devant vous, soit aux temples, soit à la promenade; et daignez me dire, si je puis espérer de voir un jour couronner ma constance!... Je suis injuste de demander que vous vous expliquiez; je le sens: Eh-bien! permettez seulement que j'interprète votre silence. Deux années seront un terme bien long; mais si l'impatience que cette attente me causera, était partagée, que je serais heureux!... Vous ne répondez rien... Je me retire; et ce gage, que je vous laisse de ma foi, vous prouvera...—Je ne puis le recevoir, monsieur, intérompit Fanchette...» Et dans le moment la bonne et la marchande rentrèrent.
Leur surprise fut extrême, en apercevant le jeune-homme, qui, sans leur donner le tems de se remettre, répète ce qu'il venait de dire à la belle Florangis, remet entre les mains de la gouvernante une boîte fort riche, baise la main de sa maîtresse, dérange quelque chose sur une comode, et disparaît comme l'éclair, avant que Néné songe à refuser son présent, ou du moins à le lui rendre.
Dolsans ne savait si ce qu'il venait de voir et d'entendre, était un songe ou la réalité. «Fanchette, dit la bonne, comment ce jeune-homme vous connaît-il?» La marchande expliqua tout; la jeune Florangis donna la lettre, qui ne fut pas lue sans étonnement: la gouvernante ouvre sans hésiter la boîte de Lussanville: à l'entrée, l'on trouve une promesse de mariage bien signée, ensuite une bague, un fort beau diamant, des boucles d'oreilles, un colier, et tout le reste de la parure, le tout bien choisi, et plus beau que les bijoux qu'Apatéon lui-même avait donnés. Il n'était plus possible de rien renvoyer, puisqu'on ignorait la demeure du jeune homme. La marchande était inquiète; Dolsans paraissait desespéré; Fanchette réfléchissait; la bonne se déterminait. «Ouais, se disait Néné, voyons ceci: Fanchette est assez belle pour faire naître une passion durable: ce jeune homme sera dans peu maître de lui-même: il est riche: d'ailleurs il se fera connaître: ma chère fille aurait un rang digne de son mérite: quelle gloire pour elle! quelle joie pour moi! quel crève-cœur pour monsieur Apatéon!... Mais hêlas! les hommes sont si trompeurs! ne m'en ont-ils pas tous promis autant?... Bon! valais-je Fanchette, jeune, bien élevée, sage?...» De son côté, la marchande disait: «Mon neveu peut en trouver une plus riche, aussi vertueuse et qui ne balancera pas.» Et Dolsans: «L'univers entier ne m'offrira jamais une fille si touchante et si belle.»