«Oh ça! ma chère Fanchette, dit la bonne, il s'agit ici d'un choix qui doit dépendre de vous seule: ni madame, ni moi, ne devons parler pour ou contre aucun des deux...—C'est bien mon sentiment, intérompit la marchande.—Décidez-vous vous-même, reprit Néné, l'inclination ne doit point être gênée: vos amans sont tous deux également aimables; ils paraissent tous deux guidés par l'honneur: prononcez.—Ma bonne, répondit Fanchette, vous me tenez lieu de mère; je vous obéirai. Cependant...—Parlez.—Pourquoi m'obliger de prendre, si jeune encore, un parti d'où dépend le bonheur de mes jours? Souffrez qu'auparavant la raison m'éclaire: la lumière de son flambeau est encore en moi faible et tremblante: un gout imprudent pourrait me décider, un faux brillant me décevoir, et me préparer d'éternels regrets.» On convint que Fanchette avait raison. Dolsans même l'aprouvait au fond de son cœur. Il espérait beaucoup de ses soins, de la protection de sa tante, et plus encore de son amour. La bonne, la marchande et Dolsans sortirent. La première, ravie de joie emportait la boîte de bijoux, dont l'aimable Florangis l'avait priée de se charger; la seconde savait bien lequel de ses amans Fanchette préférait; et le jeune homme s'abandonnait à l'espérance.
Dolsans paraissait vingt-quatre ans. Il était brun, grand; ses yeux avaient quelque chose de trop vif; sa démarche était aisée: il avait la main belle, et se tenait bien. Sa physionomie était spirituelle; son air fin et pénétrant humiliait ceux qui l'approchaient: sa conversation était amusante et fleurie: il savait beaucoup, et paraissait s'en targuer un peu, quoiqu'il affectât d'être fort modeste. Son caractère le portait à la tendresse; mais son séjour en Italie l'avait rendu jaloux et défiant.
Lussanville, plus jeune, plus beau, plus riche, et non moins tendre, était fait pour aimer, et pour l'être à son tour. On voyait peintes sur son visage la franchise et la candeur; ses traits étaient mâles; son regard noble et doux: de longs cheveux châtains lui descendaient au-dessous de la ceinture; il avait le nez aquilin; la bouche apétissante et vermeille; le teint délicat; la jambe fine et faite au tour. Son âme était grande et généreuse; l'honneur et l'amour avaient seuls du pouvoir sur elle: il ne manqua jamais à sa parole donnée: il fut ami constant; amant respectueux, soumis; quelquefois malheureux, mais toujours fidèle.
CHAPITRE XV
Comme Fanchette intéroge son cœur.
«O mon père! jamais votre fille n'eut un plus grand besoin de vos lumières et de votre tendresse!... Hêlas mon digne père aujourd'hui choisirait un époux à sa fille. Il n'est plus... Infortunés enfans, qui perdez les auteurs de vos jours, ah! quels malheurs vous sont réservés! Sans guides, sans amis, vous vous égarerez; il ne se trouvera pas une main généreuse qui daigne vous ramener. Méprisés, avilis, ce n'est pas encore là pour vous le comble de la misère: si vous avez quelque beauté, des scélérats jettent sur vous de criminels regards; ils vous parent pour vous immoler, et deshonorer la cendre de vos vertueux et tendres parens. Oh! quelle douleur, s'ils en étaient les tristes témoins! mais l'éternelle nuit leur dérobe votre ignominie et le tombeau devient pour eux un azile... Et voilà quel était mon sort, sans une pauvre femme, née dans la bassesse, et qui coula ses jours dans la servitude! O ciel! ô dieu, qui m'avez servi de père! quelles grâces ne dois-je point vous rendre! ne permettez pas, grand dieu! que je manque jamais de respect à cette bonne femme que vous m'avez donnée pour mère: celui qu'elle choisira, sera mon époux.
«Si tous deux également perfides cherchaient à me tromper!... mais pourquoi Lussanville serait-il un séducteur? Il ne me rendra plus de visites, jusqu'à l'instant où je verrai l'effet des sermens qu'il vient de me renouveler... Comme mon cœur s'est ému, lorsqu'il est entré! j'éprouvais une satisfaction inexprimable, tandis que le son de sa voix frapait mon oreille... Il ne me pressait pas de lui répondre... Avec quelle adresse il a fait parler jusqu'à mon silence!... Et ces présens?... Il ne me les fait pas comme monsieur Apatéon; il n'éxige pas que je m'en pare pour lui; que... Il ne veut me voir, sans m'aborder, que dans des lieux, où l'innocence et la pudeur n'ont rien à craindre... Qu'il paraît tendre! Ah! mon père sans doute l'aurait aimé; il l'eût destiné pour sa fille... Et pourquoi donc mon cœur se trouble-t-il seulement de songer à lui?... L'aimerais-je? est-ce-là ce qu'on nomme de l'amour?... Je ne le crois pas, mais je voudrais bien l'aimer, et qu'il me fût toujours fidèle... Il ne le sera pas: mille autres beautés plus séduisantes que la mienne le toucheront; des filles adroites m'enlèveront son cœur. Il m'oubliera... Que j'en serai fâchée!
«Dolsans... Il ne saurait être aussi tendre que Lussanville... Aimable Lussanville!... Dolsans dit qu'il m'aime... Et s'il m'aimait de tout son cœur; que Lussanville m'oubliât, ne serais-je pas toujours heureuse?... Mon cœur ne me répond rien... Ah Lussanville! soyez constant!... Mais, s'il ne l'était pas?... Je sens... je crois sentir que je serais malheureuse... Pauvre orfeline, abandonnée, ou plutôt, obligée de fuir comme un monstre, le seul ami qui restât à mon père, il me sied bien, de préférer le plus aimable, et le plus riche, qui peut être... que sait-on?... est un fourbe. O Dolsans! la raison du moins est pour vous, et mon cœur ne méprisa jamais ses conseils... Irrésolutions que les sages avis de mon père feraient cesser, vous me tourmenterez longtems encore! Ciel! fais-moi connaître le plus digne, et s'il se peut, que ce soit Lussanville!»
Agathe revint. Profondément ensevelie dans ces idées, Fanchette oubliait qu'elle avait promis d'accompagner la marchande et sa fille dans une visite: la présence de sa jeune compagne l'en fit ressouvenir: elle se prépare, et veut prendre ce joli soulier vert que Dolsans avait vu: elle cherche, ne trouve rien, n'y fait pas grande attention, et sort avec Agathe.