C'était chez un vieillard voisin du père de Fanchette, que la bonne achetait. Il n'était pas moins frapé que les jeunes-gens des grâces de cette aimable personne. Néné lui dit qu'il voyait la fille de son ancien confrère. Le vieillard surpris, l'examine de plus prês, dit qu'il la remet, et veut l'embrasser: Fanchette évita l'accolade: mais il s'empara de sa main; il la pressait assez rudement, en lui disant tout bas, tandis que la gouvernante choisissait, rebutait, bouleversait, et ne trouvait rien digne de sa pupille: «Ma belle voisine, je vous ai vue toute enfant; je me sens pour vous une affection que vous pouvez mettre à l'épreuve; toute ma maison est à vous, et je ne desire autre chose que de vous servir de père et d'ami.» Fanchette se rapela monsieur Apatéon, fit au marchand une profonde révérence, et le remercia. «Il faut accepter mes offres, ma belle enfant, vous serez chez moi comme ma fille, et je vous marierai.» Ici Fanchette fut en défaut: jamais Apatéon n'avait parlé de la marier: elle aurait été bien charmée qu'on l'eût mariée avec Lussanville; avec cet amant si tendre, qui regardait comme un trésor ce qu'elle avait touché: mais comme elle était prudente, elle remercia de nouveau le marchand, et s'aprocha de sa bonne.

Tandis qu'elles se fesaient montrer des étofes, deux jeunes cavaliers qui les avaient suivies, dês leur sortie de chez la marchande de modes, en fesaient aussi déployer à côté d'elles: dans le magazin du marchand rien n'était à leur gout que Fanchette; aussi ne regardaient-ils qu'elle. Si Fanchette restait en place, ils admiraient son éblouissante beauté; si l'aimable personne fesait un pas, leurs yeux se fixaient sur son pied mignon: ils voulurent plusieurs fois lier avec elle un entretien: Fanchette répondait avec modestie, mais elle ne répondait qu'un mot et s'éloignait.

Enfin la bonne Néné se détermina pour un satin, que le vieillard avait lui-même été chercher dans un cabinet séparé. Jamais on ne vit rien de si bon gout: sur un fond blanc-perle, courait un dessin vert et rose, d'où s'échapaient des fleurs argent et lilas. Le prix qu'on demanda parut si médiocre, que la belle Florangis et sa bonne crurent que le marchand se trompait; elles le lui firent remarquer. Mais il les assura qu'il y gagnait encore. Les deux jeunes-gens et les garçons s'écrièrent comme de concert: «Oh! que cette étofe aura de grâce, lorsqu'elle l'embellira!»

CHAPITRE XVII
Qui doit avoir de grandes suites.

Jamais Néné n'avait été si contente: elle paya, se chargeait de l'étofe; Fanchette avait d'autres bagatelles: mais soit qu'un coup-d'œil du vieillard les eût instruits; soit d'eux-mêmes, les garçons les en débarassèrent malgré elles, et leur offrirent leur bras pour les remener. «Que vous êtes charmante, mademoiselle, disait le plus aimable des deux, qui conduisait Florangis! je m'estimerais heureux, si vous me permettiez de vous rendre quelques visites, et de me faire connaître: Je suis riche; de bonne famille; mes ancêtres sont commerçans en draps depuis plus d'un siècle: On m'a placé chez monsieur Delaunage, parce qu'on marchande son fonds pour moi: Vous voyez que c'est un établissement avantageux et tout formé: Ma mère m'adore: toutes mes volontés seront une règle pour elle; d'ailleurs votre nom est connu; monsieur votre père se ruina, mais il ne fit tort d'un sou à personne; son honneur est entier dans le corps des marchands: Consentez à devenir ma compagne, à rentrer dans un état pour lequel vous êtes née.»

Ce jeune garçon parlait bien raisonnablement, et Fanchette aimait la raison. Dolsans n'avait pas un moment balancé Lussanville: Satinbourg (c'est le nom du jeune marchand) pensa l'emporter, non par l'inclination; mais par la convenance, la douce égalité, l'amour d'un premier état. La jeune fille répondit sagement: «Monsieur, je suis reconnaissante des sentimens que vous me montrez; mais je crains un engagement, et des raisons fortes me font une loi de n'y pas songer encore: vous ne pouvez me rendre de visites; cela ne serait pas séant: mais voyez ma bonne.» Ces derniers mots satisfirent le jeune garçon marchand.

Celui qui conduisait la gouvernante ne s'oubliait pas. «Cette jeune demoiselle dépend de vous, madame, lui disait-il: vous ne seriez pas fâchée de lui trouver un établissement honnête; et je suis votre affaire. Un frère aîné que j'avais, vient de mourir: mon père, chez lequel je vais retourner, demeure rue saint-antoine. Sa boutique vaut au moins celle de M. Delaunage: il est âgé, infirme, veut se retirer, et va tout me remettre: voyez, informez-vous; il se nomme Damasville: je préfère mademoiselle Florangis au parti le plus riche, et je ferai mon possible pour la rendre heureuse.—Vous êtes bien honnête, monsieur, répondit la bonne Néné.» Et l'on arrive.

Tandis que la gouvernante rendait compte à sa pupille des propositions de Damasville, les deux jeunes cavaliers, de retour avant elles, parlaient à la marchande de modes. L'un était le comte d'A***, et l'autre le marquis de C***; charmans, riches, maîtres d'eux-mêmes. Leurs vues n'étaient pas honnêtes comme celles de Lussanville, mais ils étaient puissans; ils offrirent tout-d'un-coup à la marchande, de faire la fortune de sa nièce et de la rendre une fille de conséquence: Il ne s'agissait, disaient-ils, que de perdre un honneur de préjugé, pour en avoir un autre infiniment plus commode, et plus considéré dans le monde. La marchande (et de modes encore!) élevée chez les ostrogoths, ne connaissait pas cet honneur-là; elle les assura que jamais elle ne consentirait à l'échange, et les pria sérieusement de n'y plus songer.

CHAPITRE XVIII
Foule d'amans.