Durant la maladie de monsieur Apatéon, qui fut longue, Fanchette et sa bonne sortirent quelquefois. Néné crut bien faire de conduire sa pupille chez celles des connaissances de ses parens inconnues à monsieur Apatéon, et qu'elle estimait le plus; afin qu'à son retour, l'oncle de la belle orfeline eût moins de peine à la retrouver. Les malheurs de monsieur de Florangis avaient fait des ingrats de tous ses amis; le joli pied de sa fille les rendit tous criminels. Il n'y eut pas un vieillard qui ne tâchât de la séduire, pas un jeune-homme qui n'entreprît de la toucher.

Lussanville n'avait pas manqué une seule occasion de voir sa maîtresse lorsqu'elle sortait: mais il était impossible, de la manière dont Fanchette était voîlée, qu'il en fût remarqué. Un jour il ne put résister à l'envie de lui dire quelques mots: il aborde timidement la bonne, et salue son amante: le cœur de Fanchette tressaille, en entendant sa voix; elle rougit en le regardant. Le jeune Lussanville parla de sa tendresse; il était si vrai, si persuasif; il s'exprimait d'une manière si touchante, que Néné prenait plaisir à l'écouter. Il offrit de les aider à marcher: la bonne accepta: pour la première fois cet amant passionné toucha le beau bras de Fanchette: il osa lui presser la main: la jeune fille était vivement émue, ses genoux tremblaient, et son cœur disait: Cher amant! seras-tu fidèle? mais sa bouche gardait le silence. Quel heureux état! si l'on en bannissait la crainte, il serait moins délicieux.

Dolsans, non moins amoureux, voyait tous les jours Fanchette chez sa tante: le nom de parent qu'il prenait avec elle, semblait lui donner des droits à sa familiarité: cependant il ne put jamais obtenir de l'accompagner. Il ne pouvait douter de la passion de Lussanville: la marchande ne lui cacha pas les propositions du marquis de C***: le jeune peintre frissonna: il résolut de suivre sa maîtresse dès qu'elle sortirait, pour la secourir dans le besoin. Tant qu'il n'avait entendu louer Fanchette que par des inconnus, son humeur jalouse l'avait fait souffrir beaucoup moins, que son amour n'avait été flaté: mais lorsqu'il reconnut Lussanville, il ne se posséda plus. En le voyant aborder Fanchette et sa bonne, qui le recevait d'un air familier et content, il lui passa dans l'esprit mille projets funestes. Insensé! ignorait-il qu'on ne doit disputer le cœur d'une belle, qu'en s'efforçant de surpasser son rival, en vertus, en talens, en amour! Dolsans se proposait d'attaquer Lussanville, dês qu'il aurait quitté la belle Florangis et Néné: mais, pour combler sa douleur et sa jalousie, le jeune-homme entra dans la maison avec elles.

C'était chez une parente de la mère de Fanchette, que Néné conduisait sa pupille. Cette femme les reçut froidement d'abord; mais lorsque Lussanville eut dit en confidence à la bonne dame ce qu'il sentait pour sa petite cousine, et qu'il l'eut instruite du dessein formé de l'épouser, elle changea de ton, et lui fit mille caresses: la future compagne de monsieur de Lussanville était tout autre chose à ses yeux, que la jeune et pauvre Fanchette. La bonne exigea, lorsqu'elles voulurent se retirer, que Lussanville restât; elles s'en retournèrent seules, malheureusement.

En arrivant chez la marchande de modes, elles trouvèrent un essaim d'amans, qui semblaient s'être donné le mot. Satinbourg et Damasville accoururent les premiers audevant de Fanchette. Ils la prièrent de décider entr'eux. La jeune Florangis venait de voir Lussanville: elle les assura tous deux qu'elle voulait rester libre longtems encore, et les pria de cesser leurs visites. La bonne et la marchande, de leur côté, congédiaient un jeune avocat qui commençait à se distinguer au palais, par des plaidoyers fleuris, en stile de ruelle: un jeune procureur, qui se sentait la conscience chargée, parce que son père avait accablé de frais injustes celui de Fanchette, pour avoir à vil prix une jolie maison de l'infortuné marchand, voisine de la sienne; un neveu d'Apatéon, qui desirait ardemment la mort du vieillard voluptueux, mais qui paya plutôt que lui le fatal tribut à la nature; un commis, qui voulait se donner une jolie compagne, pour l'employer à faire sa cour à ses protecteurs, et parvenir plus rapidement; et vingt autres, tous enfans de ceux qui virent d'un œil indifférent ou satisfait la ruine de monsieur Florangis. La bonne Néné nageait dans la joie. «Ma chère fille, disait-elle, voici de quoi choisir; mais n'écoutez votre cœur, que lorsqu'il vous parlera de concert avec la raison.—Ma bonne?... Lussanville?—Voila celui que vous préférez; il le mérite, chère Fanchette, s'il est fidèle; mais le sera-t-il?—Je le crois, ma bonne.—Il ne faut rien croire, et douter de tout.—A l'exception de mon parfait dévoûment, madame, dit le marquis de C*** qui s'était aproché sans qu'elles l'aperçussent: J'ai un rang, des titres, des parens puissans, je suis sincère, jeune, tendre; je ne vous dis pas que j'épouserai mademoiselle, je serais un menteur; mais hors cela qu'elle forme des vœux, je vais les remplir, sans hésiter, sans différer; sa fortune ne lui coûtera qu'un signe de tête, ses gouts, ses fantaisies, ses caprices seront des loix; un équipage brillant, des diamans, des bijoux, une petite maison délicieuse, cent autres choses dont je ne parle pas, tout cela n'est pas indifférent, un mot, elle va l'avoir: Il en est mille qui ne se le feraient pas répéter deux fois; mais vous, c'est autre chose; on attendra vos résolutions; huit jours suffiront-ils? parlez? on pourrait aller jusqu'à quinze: ne vous préparez pas un repentir, en refusant un homme aimable et l'aisance, qui viennent vous chercher... Je ne demande pas de réponse aujourd'hui; je reviendrai. Adieu, mon adorable, jusqu'au revoir.» Tout cela fut prononcé avec tant de volubilité, qu'il avait été impossible de l'intérompre. «Eh! ne vous donnez pas la peine de revenir, monsieur, lui cria la gouvernante, en le voyant disparaître: je vous déclare dês aujourd'hui, qu'une couronne, au prix que vous nous offrez vos dons, ne nous tentera jamais.» Le marquis feignit de n'avoir pas entendu, et s'éloigna.

Un équipage s'arrête à la porte en ce moment: Il en sort un gros homme court. Fanchette fit un cri de frayeur; elle le crut monsieur Apatéon. Il s'aproche; jette un regard protecteur sur tout ce qui l'environne, et s'assiéd en soufflant. «C'est donc à vous cette belle enfant, dit-il à la marchande? Elle est assez bien, ajouta-t-il, en regardant la jeune Florangis d'un air effronté. Dites-moi, ma fille, ne vous ai-je pas vue quelque part?...» Fanchette baissait les yeux en rougissant. «En vérité, je lui trouve un air d'innocence... je m'en accommoderai... Ah! ciel!... eh! ma belle pouponne! quel joli bijou vous avez là?... Non, je me trompe, vous n'êtes pas celle que je croyais avoir déja vue au bal de saint-cloud: j'aurais remarqué ce joli pied-là. Il est plus vrai qu'il ne le fut jamais que 3 et 3 font six, plus 4 font dix, que vous êtes une perfection... Mais, où va-t-elle?... Écoutez, écoutez, la petite! on vous veut du bien... Rapelez-la donc; elle ne m'entend pas.» La gouvernante n'avait jamais eu d'amant financier; à peine comprenait-elle quelque chose à ce qu'il venait de dire. La marchande, plus connaisseuse, répondit d'un air froid: «Monsieur, on vous aura trompé ce n'est pas chez moi qu'on vous aura dit. Voyez ailleurs.—Si fait, parbleu! je vous trouve plaisante: mon agent m'aurait trompé! moi! Cette jeune personne ne se nomme-t-elle pas Fanchette? ne l'avez-vous pas en aprentissage? n'est-elle pas jolie, orfeline, et pauvre? et par conséquent ce que je cherche.—Eh! pourquoi, monsieur, la cherchez-vous, dit bonnement la gouvernante?—Belle demande! parce qu'elle est jolie; que j'aime les jolies femmes, et que je les paye.....—Allez, monsieur, reprirent à la fois la marchande et Néné; sortez; je ne pourrais commander davantage à mon indignation: cherchez autre part les malheureuses victimes de vos débauches.....—Adieu, mes belles dames, adieu: la jeune fille sera peut-être plus traitable: adieu. Vous enragez: mais, vous voyez bien que l'on ne saurait plus s'adresser à vous: votre tems est fait. Adieu.» Il part, en achevant ces mots, et laisse la bonne Néné três-scandalisée de sa grossièreté brutale.

CHAPITRE XIX
Où Fanchette est modeste et généreuse.

La pudeur venait d'obliger Fanchette de fuir: elle s'était enfermée dans sa chambre avec la jeune Agathe. L'aimable fille réfléchissait sur cette foule d'amans qui demandaient sa main: pour les autres, tels que l'impudent financier, le comte, le marquis, etc., elle ne leur fesait pas l'honneur de s'en occuper. Elle reprit son ouvrage, et travaillait. «Méritons d'être l'épouse de Lussanville, se disait-elle: je n'ai pas de bien; je ne puis devenir son égale que par la vertu. Mon père me traça la route que je dois suivre: ce n'est qu'en exécutant avec fidélité ses derniers ordres, que je serai digne de mon amant.» Un tendre soupir suivit cette réflexion modeste.

Fanchette était tranquille: un cri perçant, poussé par la marchande, la tira de sa douce rêverie: les deux jeunes filles frissonnent, et volent auprês d'elle. Quel spectacle s'offre à leurs yeux! Dolsans, porté par quatre hommes: son sang coule d'une large blessure: Lussanville, fondant en larmes, le suit! «Vous voyez un coupable, mademoiselle, dit le jeune peintre à Fanchette, dês qu'il l'aperçut, que le ciel punit: je vous aimai, je vous adore encore à mon dernier moment... mais j'étais indigne de vous... puisque j'ai pu devenir criminel... Je viens d'attaquer un homme que vous me préférez... Je lui aurais arraché la vie sans remords peut-être, et je le vois donner des larmes au sort que je mérite...» Il se tut: et les sanglots étoufaient l'aimable Florangis. «Ah madame! dit-elle à la marchande, c'est donc moi qui suis la cause de son malheur!... Dolsans! puis-je racheter vos jours aux dépens de mon bonheur et de ma vie... Oui, madame, ajouta-t-elle, en regardant sa maîtresse, qu'il vive... employez tout pour le sauver; et... s'il faut ma main... s'il ne peut suporter le jour qu'à ce prix, je n'écouterai point mon cœur qui me parle pour son rival; je la promets, et je la donnerai.»

Lussanville entendit ce cruel arrêt. «Ah! Fanchette! lui dit-il à demi-bas, vous m'aimiez!... et je vous perds! Si j'avais su qu'il n'y avait point de milieu pour moi, entre la mort et ce revers, je n'aurais pas défendu ma vie, qu'on attaquait avec fureur... Mon sort est donc décidé... Une main teinte de sang ne se joindra jamais avec la vôtre... Adieu. Je vais mourir.—Ne me rendez pas plus malheureuse encore... Je vous aimais; je vous aime: mais il ne me sera plus permis de vous le dire, ni de vous voir... Si vous étiez à la place de Dolsans, je ne vivrais plus...—O ciel! qui l'eût pensé, que je serais infortuné en entendant cet aveu flateur!» Accablé de douleur, desespéré, le jeune amant s'éloigne en pleurant.