«Nous ne saurions adhérer entièrement au sentiment des lignes qui précèdent, bien qu'elles reflètent assez fidèlement une opinion courante dans un groupe très nombreux de littérateurs; la Restifomanie, si nous pouvons employer ce mot, ne provient point seulement de la vogue soudaine qui s'attacha il y a quelques années aux éditions diverses de l'auteur des Idées singulières, et aux prix fabuleux qu'ils ont acquis dans les ventes célèbres depuis dix ans environ; les bibliophiles en général ne mènent pas grand tapage dans la littérature militante et ne se montrent guère aux avant-gardes de l'armée des belles-lettres. Un bibliophile—et par là nous entendons un amateur éclairé—ne se pique aucunement de donner le ton aux gens du monde ou de provoquer un appel à la postérité en faveur de ses élus; il n'a point la faconde du bibliographe, se montre assez sobre de ses jugements et aime à voyager en égoïste dans sa bibliothèque, comme ces heureux philosophes qui se cachent dans une retraite bien loin des vanités mondaines. Pour les bibliomanes spéculateurs et autres courtiers marrons de la curiosité, leur rôle se borne à suivre les mouvements de hausse, mais point, que nous sachions, à faire œuvre de réhabilitation littéraire.
La vogue renaissante des ouvrages de Restif de la Bretonne est due à l'excentricité même de leur contenu, à la puissante originalité de l'écrivain, aux intéressants matériaux et documents qu'il fournit pour les mœurs et aussi à ce ragoût de libertinage, à cette soif perpétuelle de la femme, à cette sentimentalité raisonneuse et pleurarde qui se heurte le plus singulièrement du monde aux débordements de luxure de ses conceptions. Pendant la première moitié de ce siècle, celui qu'on nomma un peu sans façon le Rousseau des Halles fut oublié complètement d'une génération peu soucieuse d'étudier les mœurs de la veille. Cependant les pirates du feuilleton et les corsaires du drame se mirent à flairer ce grand cadavre et à le dépouiller aussi paisiblement que possible; les Nuits de Paris, les Contemporaines, les Françaises, les Parisiennes et Monsieur Nicolas inspirèrent plus de romans, de comédies et de mélo-drames qu'on ne le saurait croire; ce fut à qui butinerait dans le lourd bagage laissé par Restif et toute une cohue de vieux Jeunes France s'y vautra, se donnant à peine le souci du démarquage.
Qui songeait alors à tout ce fatras? On se disait que le génie assassine ceux qu'il pille, et la prétention au génie enlevait tout remords à la conscience. Tous ces prévaricateurs littéraires avaient un double intérêt à laisser l'oubli couvrir de son ombre la mémoire de l'auteur des Posthumes; une enquête était nécessaire, et c'est en essayant d'en suivre les différentes phases que nous pourrons nous rendre compte de l'engouement excessif dont les œuvres de Restif sont l'objet depuis ces dernières années.
L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver; glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, son sort futur ne nous paraît guère mieux assuré[ [U-2]].
[U-2] Voyez nos Caprices d'un bibliophile, in-8o, Paris, Rouveyre, 1878. Nous nous empruntons à nous-même les quelques pages qui suivent.
Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont ses derniers jours étaient enveloppés.
Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière Sainte-Catherine[ [U-3] où il fut inhumé.
[U-3] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.
Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes où l'âme, disons plutôt la faconde du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans la plus profonde insouciance.
Le glorieux écrivain de la veille était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les parapets des quais; ils furent vilipendés, rejetés avec mépris, exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes infortunés.