L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de nouveau leur morale si variée et souvent si contraire.
Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: ad posteros et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir entièrement. En s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son époque dans ses moindres détails et d'analyser les modes et la vie intime du Paris d'alors.—Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants, pour la plupart, de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix aujourd'hui.
Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et rendu à la vogue, avec l'expression de leur originalité et d'une manière aussi complète qu'intéressante, les œuvres de ce fécond littérateur[ [U-4].
[U-4] Quérard dans la France littéraire, Didot, 1835; M. Eusèbe Girault dans la Revue des romans (2 vol. in-12, 1839, tome II, pages 199-204), et Pierre Leroux dans les Lettres sur le fouriérisme (Revue sociale de Pierre Leroux, mars 1850), avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la Bretonne.
Dans les numéros du Constitutionnel des 17, 18 et 19 août 1849, le spirituel auteur de Monsieur de Cupidon consacra à Restif de longs articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il publia cinq ans plus tard[ [U-5].
[U-5] Restif de la Bretonne, sa vie et ses amours, etc., par Charles Monselet, avec un beau portrait gravé par Nargeot. Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.
Dans l'intervalle, en 1850, la Revue des Deux Mondes fit paraître une analyse de Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé[ [U-6].
[U-6] Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle.—Les Confidences de Nicolas (Restif de la Bretonne), par Gérard de Nerval, Revue des Deux Mondes, nos des 15 août, 1er et 15 septembre 1850.—Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé, fait partie des Illuminés ou les Précurseurs du socialisme, Récits et portraits, par Gérard de Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en 1 vol. in-12, 1852.
Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que l'écrivain; c'est la biographie de Restif, ses aventures amoureuses, ses misères et ses folies, c'est, en un mot, le romancier envisagé et remis en roman par un rare poète.
Ces deux bio-bibliographies, traitées de manière toute différente, mais de main de maître, suffirent pour ramener l'attention vers les livres de Restif de la Bretonne, car l'individualité, l'originalité, voire une pointe de folie, donnent aux œuvres littéraires le plus sûr passeport à la curiosité de l'avenir. On commença à rechercher les Restif, on y découvrit des gravures précieuses, tant pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent; bref, les chercheurs et les lettrés s'aperçurent que l'œuvre entière du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de servir de documents précis aux études rétrospectives, digne aussi, par conséquent, de figurer dans une bibliothèque d'érudit.