L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de Rivarol: L'imprimerie est l'artillerie de la pensée; les formats même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète, tout contribua à faire briller, avec un nouvel éclat, la renommée un moment ternie et compromise du père des Parisiennes.

Ce fut bien vite une fureur parmi les hommes de lettres et collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses catalogues, un libraire en renom mit en vente un Restif de la Bretonne dans les conditions suivantes:

«Œuvres de Nicolas-Edme Restif de la Bretonne. Deux cent douze parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8o et in-fol.—maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle-Duru), superbe exemplaire, richement relié, lavé et encollé.—Prix: Vingt mille francs.»

20,000 francs!!! il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale, au baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et autres bibliophiles aussi féroces que riches[ [U-7].

[U-7] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède aussi au grand complet et dans un très bel état les œuvres de son grand parent.

L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et, avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne[ [U-8]. Cet ouvrage colossal, outre la description raisonnée des collections originales, des réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations, contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus curieuses et les mieux étudiées qui nous guideront plus d'une fois au cours de cette étude.

[U-8]—1 vol. in-8o de XV-510 p. Paris, Auguste Fontaine, 1875.

Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8o d'une centaine de pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière[ [U-9]; il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur l'écrivain du Paysan perverti.

[U-9] Restif de la Bretonne, à Toulouse, et à Paris chez Daffis, in-8o, 1877.

M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une réimpression d'un choix des Contemporaines[ [U-10], fit une notice annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et dernièrement, M. Jules Soury publiait dans le Temps la très curieuse étude psychologique, insérée par la suite dans un ouvrage que nous avons mentionné plus haut.