[U-10] Les Contemporaines, ou aventures des plus jolies femmes de l'âge présent. (Choix des plus caractéristiques de ces nouvelles pour l'étude des mœurs à la fin du XVIIIe siècle.) Notices par J. Assezat, 3 vol.: les Contemporaines mêlées, les Contemporaines graduées et les Contemporaines du commun. Paris, Alphonse Lemerre 1875 (De la collection Jannet-Picard).
L'œuvre de Restif ne saurait être réimprimée ni entièrement, ni en majeure partie; cependant il n'est point téméraire de penser que quelques-unes de ses œuvres seront un jour publiées à nouveau. Déjà plus d'un essai de publication des écrits de ce monstre d'originalité a été tenté avec succès en France et à l'étranger, et nous croyons qu'un choix judicieux fait parmi les principaux ouvrages de son immense bagage d'écrivain serait favorablement accueilli du public.
Dans les Nuits de Paris, dans les Parisiennes, les Françaises, dans les Années des Dames nationales, on arriverait à glaner des mélanges remarquables et dignes de l'intérêt des lecteurs curieux et lettrés.—Si jamais il nous était loisible de publier Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé, livre étonnant entre tous, nous osons dire qu'il nous serait agréable de nous mettre à la tête d'une telle entreprise et de présenter alors Restif en une longue étude où les faits se presseraient, où les documents et les notes s'accumuleraient dans un travail d'ensemble qui formerait assurément plus d'un volume. Mais à cette époque de vie hâtive, il ne faut point se consumer à des tâches qui risquent de demeurer stériles, ni mettre sur la table de l'érudition aimable des mets trop lourds ou trop complexes pour la rapidité des repas du jour. Puisque l'on ne sait plus dîner, ni souper ni lire, dans toute l'acception exquise de ces doux plaisirs d'antan, allons au buffet de la bibliographie légère et curieuse, et résumons, résumons, résumons notre étude sur l'homme et l'œuvre; dosons le tout pour la mémoire comme les traitements faciles à suivre de ce siècle de progrès.
Entre le dictionnaire et la terrible et ennuyeuse préface grave et embroussaillée de notes en manchettes et en bas de pages, prenons le juste milieu. Un prodigieux vivant aussi hâbleur, aussi fanfaron de vices et aussi infatué de vertus intimes que Restif de la Bretonne serait intéressant à fouiller, à déchiffrer, à dépister dans tous les coins où se masque sa vie; mais cet intérêt de chercheur serait bien égoïste et tous les érudits, comme les collectionneurs et autres sages monomanes, on ne l'a point assez remarqué, sont de purs égoïstes. Ils ne font grâce d'aucun détail aux malheureux lecteurs qui n'ont point vécu dans leur atmosphère de recherches, avec leurs alternatives de joie et de prostration; ils sont semblables à ces voyageurs qui cherchent à étonner des auditeurs indifférents par le récit de leurs voyages, et ils ne se doutent point de l'ennui qu'ils causent et de leur incommensurable égoïsme, comme ces hommes du monde dont parle Chamfort, qui ignorent le monde par la raison qui fait que les hannetons ne connaissent point l'histoire naturelle.
Concluons donc par cette simple esquisse littéraire de Restif—biographie au trait, étude linéaire et concise au possible.
II
Restif de la Bretonne, en exposant une de ses théories familières sur la façon de doter les enfants ab initio, écrivit à son sujet: «Je fus sans doute conçu dans un embrassement chaud qui me donna la base de mon caractère: s'il eût été accompagné de dispositions vicieuses, j'étais un monstre; la preuve de la pureté du cœur de mes parents, c'est ma candeur native.» Cet aveu mérite d'être enregistré au début d'une biographie aussi compliquée et aussi exceptionnelle que celle que nous avons à poursuivre, car il est hors de doute qu'avec son tempérament essentiellement sensuel et érotique, l'auteur du Pied de Fanchette eût été un monstre mille fois plus pernicieux que le célèbre marquis de Sade, si ses instincts d'impétueux Égipan n'avaient été traversés par un courant contraire et adoucis par une sensiblerie généreuse qui font de lui un être à part, quelque chose de bizarre et d'extravagant comme un maréchal de Retz au pays d'Astrée.
Nicolas-Edme Restif naquit à Sacy, près de Vermenton, dans cette contrée des lurons de basse Bourgogne, entre Auxerre et Avallon, le 23 octobre 1734[ [U-11].
[U-11] La date de la naissance de Restif a été certifiée par la communication de l'acte de baptême de l'auteur, conservé dans les registres de la paroisse de Sacy et dont M. Sylvain Puychevrier a fourni copie dans un numéro du Bulletin du Bouquiniste (8e année, Ier semestre 1864, p. 492). Tous les biographes commettent l'erreur (propagée par Restif lui-même) de faire naître l'auteur de la Fille naturelle le 22 novembre 1734. Cette date, en effet, se trouve consignée dans les premières lignes de Monsieur Nicolas.