BILLET DE FANCHETTE
au bas de la lettre de la gouvernante
POUR LUSSANVILLE.

Je prens la plume en tremblant: ma bonne conduit ma main... Si vous me jurez d'éviter toujours Dolsans, revenez... Que je crains! hêlas! peut-être la démarche que je fais sera fatale à mon amant! mais il m'en presse... revenez... Cher Lussanville! en vous écrivant, votre épouse est parée de vos dons: elle a refusé de sortir, pour ne point être avec votre rival: toutes mes compagnes, ma chère Agathe surtout, ma bonne, ma maîtresse, m'ont trouvée belle: Je me disais: Je dois mon éclat à Lussanville: Pourquoi ce cher amant ne jouit-il pas de son ouvrage?... Quel plaisir je goute, à me renfermer, à me cacher à tous les yeux! je ne veux être belle que pour mon époux... Revenez; mais auparavant écrivez à ma bonne, et jurez-nous à toutes deux de vous dérober toujours aux yeux de Dolsans. C'est un furieux; je le crains autant que je vous aime. Je suis toute à vous.

Fanchette Florangis.

Il était l'heure à laquelle monsieur Apatéon rentrait. On cacheta cette lettre: la gouvernante la prit pour l'envoyer, et quitta sa chère fille, en lui promettant de revenir dês que le vieillard n'aurait plus besoin d'elle. Fanchette ne pouvait se lasser de relire le billet de Lussanville: elle le tenait encore à la main: on frape; elle vole à la porte, croyant ouvrir à sa bonne, et c'est à Dolsans. L'aimable fille pâlit, et veut cacher l'écrit de son amant. «Vous êtes seul de retour, monsieur, dit-elle au jeune peintre toute troublée?—Oui, cruelle, répond cet amant furieux, qui venait d'écouter la conversation de Fanchette avec sa bonne. J'ai su rendre inutile votre attention à me fuir.» En parlant de la sorte, il eut l'audace d'arracher des mains de la jeune Florangis le billet de Lussanville. Indignée d'une témérité si grande, elle le lui redemande d'un ton ferme; mais en vain; il l'a déja lu: il le déchire avec fureur.

A la merci d'un amant jaloux jusqu'à la rage, l'aimable fille frissonna. «Nous sommes seuls ici, continua Dolsans: choisissez ou ma main, ou... Je me punirais du crime auquel vous me contraindriez: mais qu'importe? Il m'est plus doux de vous suivre dans le tombeau, que de vous voir dans les bras de mon rival.—Eh bien! lui dit Fanchette, en pleurant, arrachez-moi la vie.—O ciel! elle aime mieux mourir que d'être à moi! Malheureux que je suis!... Belle Fanchette, ajouta-t-il en tombant à ses genoux, ne pourrai-je vous toucher? Vous égarez ma raison... Ah! quand je serai votre époux, vous ne verrez plus dans ces transports qui vous sont odieux à présent, que l'excês de mon amour... Mais non, cruelle, tu préfères ton amant à la vie... Ne crois pas qu'il m'échape: fût-il au bout du monde, ma main teinte de ton sang, vengera sur lui ton malheur et mon forfait.—Ciel!... arrêtez, Dolsans!... (Eh! voila donc ce malheur que mon amant pressentait!) Comment pouvez-vous penser à de telles horreurs!...—Vous le demandez, Fanchette! l'amour, l'amour seul que vous outragez, me rend coupable...—L'amour!... le tendre amour! Eh! que feriez-vous, si vous aviez de la haîne!—Je serais assez généreux pour l'étouffer.—Vous voulez mon malheur, ou ma mort.—Votre malheur! Non, belle Fanchette. Vous verrez comme je sais aimer! Reine de mon cœur, daignez seulement exercer votre empire, et je jure de vous rendre heureuse.—Je mourrai de douleur, si je perds Lussanville.—C'en est trop, cruelle; et ce mot me trace la route que je dois suivre: le fer, le poison, peu m'importe: il ne saurait m'échaper...—Mon âme m'abandonne: inhumain!... Va, tu me fais horreur; le ciel sauvera mon amant, et je lui demande qu'il te punisse.—Ce ne sera du moins qu'aprês que je me serai vengé.—Écoutez, Dolsans: la raison n'a-t-elle plus...—Il vous sied bien de me parler de raison, vous qui ne suivez pas ce qu'elle vous dicte dans ce danger pressant; vous qui manquez à ces promesses, qui m'ont flatté de l'espoir le plus doux.» Fanchette, jeune, sans expérience, crut son amant perdu, si dans ce moment elle ne renonçait encore à l'espoir d'être à lui: elle crut devoir céder. «Eh! bien, dit-elle à Dolsans, il faut se rendre: mais je dépens de monsieur Apatéon et de ma bonne: je ne puis être à vous, sans leur aveu.—Déja trompé, reprit Dolsans, comment voulez-vous que je vous croye? Il me faut un gage qui me réponde de vous, et m'assure le consentement de ceux dont vous me parlez.—Que voulez-vous, dit Fanchette, avec le ton de l'ingénuité?—Une preuve que vous ne vous rétracterez point.—Exigez-la.—Vous y consentez?—Il le faut bien.» (Elle ne savait pas ce qu'on lui demendait.) Dolsans veut la prendre dans ses bras; la jeune fille le repousse. Il a recours à la violence. «O perfide! s'écrie Fanchette, je t'abhorre, et plutôt tous les malheurs, que de te nommer mon époux.» Dolsans (il faut l'avouer) n'avait pas dessein de se rendre coupable des forfaits horribles dont il menaçait la belle et timide Florangis; il ne voulait que l'effrayer et l'obliger à se rendre. Sa main s'arme d'un fer: il l'apuie sur le sein de Fanchette, qui dit en fermant ses yeux remplis de larmes: «Je ne demande de toi que la mort... Oh! Lussanville! si tu voyais ton amante!» Ces mots irritèrent Dolsans: il regarde Fanchette: il s'écrie: «Et cette parure même, présent de mon rival, augmentera le prix de ma victoire! Perfide! vous n'avez pas craint de paraître trop belle: vous relevez tous vos attraits, et vous voulez que je renonce à l'espoir d'en être l'heureux possesseur! Non, je le jure, rien ne peut m'arrêter.» Transporté d'amour et de fureur, il menace; Fanchette, glacée par la frayeur, reste immobile et desespérée[ [24].

CHAPITRE XXV
Évènement fatal.

C'en était fait sans doute, et l'occasion, sa rage, la résistance de sa maîtresse allaient porter Dolsans à consommer un crime affreux, si dans ce moment la gouvernante ne fût revenue. Elle apelle sa chère fille. «Ah! ma bonne! s'écrie Fanchette, à mon secours!» Hors d'elle-même, Néné fait retentir la maison de ses cris. Deux jeunes gens qui cherchaient l'occasion de voir la belle Florangis, accourent en même tems: l'un était le comte d'A***, l'autre, l'amoureux Satinbourg. La porte ne put résister à leurs efforts; elle s'enfonce: mais Dolsans, l'épée à la main, forme une seconde barrière, plus difficile à forcer: la foule environne la maison: le comte d'A*** s'avance, Dolsans recule; il veut périr; mais il ne peut suporter l'idée que Fanchette vivra pour un autre. L'aimable fille, mourante, éperdue, tend les bras vers sa bonne, qui bravant les menaces d'un forcené, s'élance, parvient à sa pupille, et la presse contre son cœur. Le courage de la vieille Néné sauva Fanchette: Dolsans, par un crîme (involontaire sans doute) l'aurait peut-être immolée; puisqu'ayant frapé la gouvernante, il s'offrit ensuite aux coups du comte d'A***, de la main duquel il reçut une blessure mortelle.

Fanchette, couverte du sang de sa bonne, était évanouie; Satinbourg, effrayé, les secourait toutes deux: le comte d'A*** exposait les raisons de sa conduite au commandant de la garde à cheval; et la marchande, suivie d'Agathe, arrivait chez elle. Lorsque Fanchette refusa de les accompagner, elle avait remarqué de l'altération sur le visage de son neveu. A la promenade, elle le perdit de vue quelques momens: on se divertissait: de jeunes filles, vives et folâtres, longtems renfermées, bondissent comme des agneaux, qu'on envoie broûter l'herbe fleurie dans un beau jour de printems. Ce spectacle d'une joie naïve, le plus charmant de tous, occupait agréablement la marchande: Agathe seule, qui n'avait pas son amie, paraissait triste, et s'écarta: elle aperçut Dolsans, qui retournait à paris. Elle en avertit sa mère. En aprenant l'éloignement de son neveu, la marchande fut surprise; elle ressentit des mouvemens de crainte: son cœur se serra: elle voulut le suivre. Comment peindre quel fut son desespoir, en rentrant dans la maison! Elle voit son neveu, et sur son front la pâleur de la mort... Elle pousse un cri perçant: ses regards se détournent et vont tomber sur Fanchette. «Tous deux! s'écrie-t-elle...» Et ses forces l'abandonnent: elle tombait: le comte d'A*** la soutint. Et la jeune Agathe, plus morte que vive, se précipite sur son amie.

Cependant les disciples d'esculape accouraient par les soins du jeune Satinbourg. Leurs secours sont inutiles à Dolsans; ce malheureux jeune homme vient de terminer une carrière, que son dernier jour seul avait souillée. La bonne était blessée légèrement au bras; Fanchette rouvre ses beaux yeux et répond aux touchantes caresses de la jeune Agathe; la marchande revient à elle. Toutes se regardent en soupirant. «O! ma fille! dit la gouvernante, comment donc faire, pour être vertueuse!—Ma bonne, répondait Fanchette, quelle fatale journée!—Vous vivez, chère Fanchette!... s'écria la marchande, ah! ma chère fille! on vous avait confiée à ma vigilance!... celui que j'aimais, qui devait me tenir lieu de fils... on m'aprend que par le plus odieux des forfaits... Il mérite son sort funeste: mais moi, avais-je donc mérité le malheur qui m'accable! Ah! cruel Dolsans! vous étiez perdu pour moi, avant de recevoir le coup mortel!...»

Le comte d'A*** et Satinbourg paraissaient également ravis de voir Fanchette et sa bonne hors de danger: Le jeune marchand sentait au fond de son cœur la joie d'avoir servi l'objet de sa tendresse: On enlève Dolsans: Satinbourg et la bonne elle-même rassurent l'aimable Florangis. Qu'elle était touchante dans ce désordre, où venait de la mettre l'attentat du peintre, et que sa douleur la rendait intéressante! Le comte d'A*** jura de tout entreprendre pour s'assurer de la possession d'une fille si belle et si sage; Satinbourg se promit de l'aimer éternellement. «Heureux! se disaient-ils en eux-mêmes, celui qui tarira ces larmes! qui fera reparaître sur ce minois séduisant les ris et les amours!...» La gouvernante ne pouvait se résoudre à quitter Fanchette: cependant l'heure la rapelait. «Allez, ma bonne, lui dit l'aimable fille; et pour me consoler, répétez-moi mille fois, que bientôt je le verrai.» Néné seule entendit ce que sa pupille voulait lui dire. Elles se quittèrent: Le comte d'A*** sortit, et Satinbourg remena la gouvernante.