Il voit les dons de son rival: il pâlit: il dissimule sa rage (c'était encore un défaut qu'il avait aporté d'Italie, que la dissimulation: hêlas! nous prenons les vices de nos voisins, et nous laissons leurs vertus: voila le triste fruit qu'une infinité de jeunes-gens retirent de leurs voyages) et jure que Fanchette ne l'échapera pas. Cependant au fond de son cœur né vertueux, cette beauté si touchante excitait ses remords: il se retire à l'écart: «Que prétens-tu, malheureux Dolsans, se disait-il? et pourquoi vouloir contraindre un cœur qui ne se donne pas? Elle est belle, tendre; je l'adore: tout doit-il donc tourner contre elle? rendons-nous à la raison: cedons-la: méritons son estime et son amitié... C'en est fait: je vais... Un autre, à mes yeux, jouira d'un bien qui m'est plus cher que la vie!... qui me fut promis!... Elle ne le veut plus... elle s'immolait; je n'étais pas aimé...» La vertu l'emportait: ses yeux se fixent sur ce pied séduisant, embelli de nouveau par un chef-d'œuvre de l'art; cette vue dérange sa raison. «Eh! je la céderais, s'écrie-t-il! Non; le sort en est jeté. Je serai coupable, mais je serai moins malheureux, peut-être.»
La marchande et les filles devaient aller prendre l'air à la campagne: des voitures les attendaient; on allait partir, lorsque la gouvernante arriva. Son admiration, à la vue de sa chère fille, éclata de mille manières: d'imprudens éloges achevèrent de porter le poison dans l'âme de Dolsans. On sort: Agathe est déja partie: Fanchette, qui voit que le jeune peintre doit les accompagner, prie sa bonne de la dispenser d'être de la promenade: et Néné feint une affaire importante, où la présence de sa pupille est nécessaire. Elles rentrent toutes deux. Dolsans, à qui sa jalousie donnait des yeux de lynx, lance sur la jeune Florangis, en s'éloignant, un regard furieux, suivi d'un souris amer.
CHAPITRE XXIV
Péril qui fera trembler.
Dês que Fanchette fut seule avec sa bonne, Lussanville devint le sujet de leur entretien: l'aimable fille parlait du jeune homme avec modestie: La gouvernante souriait; et dans l'instant où Fanchette s'y attendait le moins, elle lui rend un billet qu'elle venait de recevoir de cet amant chéri.
BILLET
DE LUSSANVILLE A FANCHETTE.
De Bayonne, 30 mars 1768.
Vous l'avez voulu, mon adorable épouse... (oui, je me crois permis de vous donner ce nom, depuis que vous-même êtes venue vous jeter entre mes bras) je quitte les lieux que vous embellissez: mais j'ai lu dans votre cœur; je suis aimé; je jouis du bonheur qu'aucune expression ne peut rendre, d'être aimé de la divine Fanchette: quel sort enchanteur! Elle souffre autant que moi d'une absence qu'elle ordonne. Je ne murmure point de la nécessité que vous m'en avez faite, ma belle amante; j'en connais le motif; qu'il vous rend chère à mon cœur!... Ah ma Fanchette! ma charmante épouse! rapelez auprês de vous un homme, dont le secours vous sera peut-être nécessaire encore... Je ne sais; mais je frissonne quelquefois, sans sujet: les songes vous offrent en pleurs à ma vue: je vous vois tremblante, éperdue, desespérée, lever vers le ciel vos belles mains... Fanchette! cette nuit encore, je croyais voir un traître, le poignard à la main, demander votre cœur. Vous pleuriez; je voulais aller à vous: un invincible obstacle me retenait. Je pousse un cri de fureur et je m'éveille... Ce n'est qu'un songe, il est vrai, mais un amant, qui ne respire que pour vous, est effrayé de la moindre chose[ [23]: Au nom de notre amour; au nom du lien sacré qui doit nous unir, chère épouse, permets à ton mari de jouir de ta présence: Il ne peut te répondre de vivre, s'il n'obtient cette grâce. Adieu.
De Lussanville.
En achevant la lecture de ce billet, Fanchette lève sur Néné ses yeux humides: «Il est donc parti, ma bonne? il est loin de moi! Il le faut, et du moins, je ne crains plus des malheurs... Que lui répondrons-nous, ma bonne?—Ce que vous dictera votre cœur.—Ah!... mon cœur ne desire que lui.—Marquons-lui qu'il revienne.—Eh! mais!... si Dolsans... Cependant je voudrais bien le revoir.—Décidez-vous: je répons à ce qu'il m'écrit en particulier: ajoutez seulement deux mots de votre main.»