Lussanville, transporté de joie d'avoir garanti son amante de l'audace cynique d'un libertin opulent, la pressait dans ses bras, et lui disait: «Chère Fanchette, sans le malheur qui me bannit loin de vous, vous étiez perdue. Prêt à partir, j'ai voulu ce matin vous revoir une fois encore: j'ai remarqué que vous sortiez seule: si votre bonne, ou votre jeune compagne eussent été avec vous, je n'aurais pas hésité de vous aborder; mais vous étiez seule; j'ai craint de vous déplaire. A l'église, j'étais derrière vous. Heureusement, j'ai reconnu l'infâme agent de mon oncle, lorsqu'on vous a enlevée. J'ai volé sur vos pas: il a fallu faire violence à la valetaille qui le sert et l'imite dans ses vices, avant de parvenir jusqu'à ses apartemens secrets, consacrés à la séduction et à la débauche. Je bénis mon infortune, qui sauve ce que j'aime. Mais, hêlas! faudra-t-il vous fuir?—Mon cœur en gémit, partez: oui, cher amant, puisque vous l'avez résolu; je l'exige; mais ne desespérez plus.....—Ciel! qu'entens-je! Belle Fanchette! vous me rendez la vie.....» Sa bouche se colla sur la main de son amante: ensuite, il leva les yeux sur elle: ils ne parlèrent plus; mais ils se regardèrent... si tendrement!... Lussanville essuya les larmes qui coulaient encore. On arrive chez lui. Fanchette craignait d'entrer dans la maison de son amant: mais sa mule était égarée, et sa parure dans un étrange désordre; elle redoutait de paraître ainsi chifonnée aux yeux du jaloux et pénétrant Dolsans: elle dit à Lussanville: «Je me fie à votre bonne foi;» et lui donna la main. La belle Florangis n'eut pas lieu de s'en repentir. Le tendre Lussanville nageait dans la joie de voir chez lui la souveraine de son âme. «Pourquoi devez-vous en sortir, lui disait-il, de ces lieux où vous règnerez un jour! divinité de mon cœur! c'est ici que vous serez chérie, adorée du plus tendre des époux.» Fanchette sourit: la joie commençait à ranimer son âme abatue. Elle avait son portrait, que Dolsans venait de finir durant sa convalescence, et qu'il se flatait de recevoir de la main de Fanchette; il était dans la même boîte que celui de sa mère; elle y joignit un brasselet, qu'elle-même avait tissu de ses beaux cheveux; et ce présent fut pour Lussanville. Elle lui redemanda sa jolie chaussure, mais ce ne fut que pour la lui rendre. Lussanville, de son côté, la pria de recevoir des mules magnifiquement brodées, faites sur le modèle qu'il avait entre les mains: ce présent était nécessaire à Fanchette; mais il lui plut indépendamment de cela; elle ne le déguisa point: elle accepta de même la boîte de bijoux que son amant avait prié la bonne Néné de garder; elle lui promit de se parer de ses dons. Faveurs innocentes et précieuses! ah que vous avez de charmes pour les cœurs tendres!... L'aimable jeune homme, pénétré de reconnaissance, disait à sa charmante maîtresse: «Mon adorable épouse, nous devrons le plus grand de nos biens à nos malheurs.»

Après avoir examiné le portrait de Fanchette, Lussanville jeta les yeux sur celui de madame Florangis; il fut surpris de le trouver si richement orné: Il allait le baiser; il pousse un cri: «Quoi! dit-il à son amante, voila l'image de celle qui vous a donné le jour!... ô ciel!... Mais vous m'en devenez plus chère... Oui, divine Fanchette, et le père, et le fils... le même pouvoir les a soumis. Mais la passion de mon père était illégitime, et fut aussi malheureuse qu'extrême. S'il avait été témoin de la ruine de celle qu'il adorait, il l'eût réparée... son fils va le faire... Belle Florangis! quelles nouvelles chaînes ne formerait pas cette découverte, si quelque chose pouvait augmenter mon attachement pour vous.» Lussanville baisa le portrait: «Aimable mère de mon épouse, disait-il, oui, je vous adore: on vous accuse de m'avoir ravi mon père; mais vous me donnez une compagne qui fera ma félicité.» Fanchette écoutait Lussanville avec étonnement: mais elle ne l'intérogea pas. Ils se regardèrent, et s'attendrirent sur le sort de leurs parens; ils se dirent combien ils les avaient aimés, et connurent que leurs cœurs honnêtes et sensibles se ressemblaient.

Enfin l'aimable Florangis, remise du cruel assaut qu'elle venait d'essuyer, suivie de son amant, retourna chez sa maîtresse: sa présence calma les vives inquiétudes de la marchande de modes, et fit cesser les alarmes de la jeune Agathe.

CHAPITRE XXIII
Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire.

Dolsans était rétabli; et, pour obéir à son amante, Lussanville s'était éloigné. Fanchette, en revoyant sa bonne, lui fit part de ses nouvelles dispositions. La gouvernante aimait Lussanville; elle avait été cruellement peinée, lorsqu'elle avait apris la résolution généreuse de sa pupille, mais elle ne la combatit pas: Elle fit alors éclater toute sa joie: ensuite l'horrible danger que Fanchette avait couru la fit trembler. Cependant monsieur Apatéon commençait à se montrer. Il était nécessaire que la jeune Florangis ne sortît plus qu'avec précaution.

Le peintre se promettait un bonheur sans mêlange. Si Fanchette le recevait avec froideur, il espérait tout d'une âme si belle, lorsqu'il pourrait faire parler le devoir. Il pressa son union: la marchande secondait son neveu, et la jeune Florangis se crut perdue: elle ignorait que monsieur Apatéon étant son tuteur, nommé par le testament de son père, et la gouvernante substituée par un codicile secret, on ne pouvait rien faire que de leur consentement: elle ne vit d'autre moyen d'éviter un malheur irréparable, que l'imprudent aveu de son engagement avec Lussanville: elle le fit avant de consulter sa bonne. Dolsans devint furieux. Fanchette connut alors de quelles violences rend capable un caractère jaloux: elle fut obsédée, tourmentée jusqu'à l'instant où Néné, instruite de tout, sut parler à la marchande avec fermeté, en la menaçant d'ôter Fanchette de chez elle, si l'on ne voulait pas la délivrer des persécutions de Dolsans. «Quoi! maman, disait la jeune Agathe, mon cousin serait cause que je perdrais mon amie! si je le croyais, je ne l'aimerais plus.»

Si les fautes que fait commettre un amour malheureux n'étaient excusables, Dolsans serait un monstre. Il se persuada, que s'il parvenait à ravir à Fanchette la fleur de l'innocence, il obtiendrait sa main facilement: il l'adorait; il se déguisait à lui-même l'atrocité de l'action, par le motif qui la lui ferait commettre. Dês qu'il se fut arrêté à ce coupable dessein, il parut tranquille: Il voyait Fanchette, mais sans l'entretenir de son amour; il le renfermait dans son cœur, et ses desirs contraints n'en acquéraient que plus de violence.

Un dimanche, Dolsans ne paraissait pas: Fanchette charmée de son absence, mit pour la première fois la robe achetée chez monsieur Delaunage, se para plus qu'à l'ordinaire, saisit cette occasion de remplir la promesse faite à Lussanville, releva sa beauté par les diamans qu'elle tenait de lui, chaussa cette jolie mule, dont lui-même avait imaginé les ornemens[ [22], et commit une nouvelle imprudence. Elle nageait dans la joie: à chaque pas, elle se rapelait son cher Lussanville. Pour la première fois, elle-même admira les grâces de son joli pied. «Ah! si Lussanville était encore ici, se disait-elle, que je serais flatée! Cher amant! puissé-je n'être vue de personne, puisque je ne le serai pas de vous! je ne veux plaire qu'à vous; comme mon cœur n'aime et ne desire que vous!» Ensuite elle marchait; son cœur tressaillait. »Je suis toute à Lussanville, se disait-elle; c'est ce cher objet de ma tendresse qui m'embellit.» Ces agréables idées répandaient sur le visage de Fanchette un air d'enjoûment, qui rendait sa beauté plus éblouissante encore, lorsque Dolsans parut.