Dans ce moment, les deux inconnus dont j'ai parlé, et qui par hazard traversaient la rue où demeure la marchande de modes reconnaissent monsieur Apatéon et la belle Florangis: ils veulent les aborder: mais les gardes qui sont aux portières les repoussent, donnent le signal du départ; on court à toutes brides. L'asiatique et le gouverneur de son fils ne pouvaient revenir de leur étonnement: ils retrouvent la jeune beauté qu'ils ont vainement cherchée: ils la revoient avec Apatéon, leur ancien ami, environnée de sbires comme une prisonnière: ils se regardent: «Est-ce un songe, se disent-ils, ou sommes-nous dans le pays des fées?»

Si des raisons particulières, qu'on saura quelque jour, n'avaient empêché l'inconnu que le petit pied de Fanchette charma, de revoir les connaissances qu'il avait à Paris, que de courses pour lui, de transes à Néné, de périls à Fanchette, n'aurait-il pas évités!

Cependant le dévot Apatéon et les deux jeunes beautés qu'il a ravies, arrivent le soir dans une jolie maison à 7 lieux de la capitale.

CHAPITRE XXXIII
Le succês ne suit pas toujours le crime.

Ç'aurait été manquer son but que de se démasquer sur le champ. Apatéon, quoique sûr d'être connu de Fanchette, se conduisit à son égard de la même manière, que s'il eût espérée de pouvoir en imposer encore.

Il plaça d'abord les deux jeunes filles dans une même chambre, dont il prit la clef. Ensuite il congédia son escorte: soupa sobrement avec deux perdreaux, une douzaine d'alouettes, ortolans, cailles en pâté, filets de passereaux en salade, deux bouteilles de vin bonnois: à son dessert, composé d'excellentes compotes, et de toutes les confitures imaginables, on dit qu'il ne sabla qu'une bouteille d'aï: en quittant la table, il alla respirer dans un vaste parterre le parfum des fleurs, et méditer en digérant sur ce qu'il ferait des deux pouponnes qu'il avait eu l'adresse d'enlever sous la protection des loix.

Fanchette lui tenait furieusement au cœur. En voyant la lettre de la gouvernante à Lussanville et le billet de Fanchette, il s'était assuré de deux choses également importantes: que sa pupille avait été sensible; et que Néné seule avait favorisé l'évasion de la jeune Florangis; mais comme il était content du service de la bonne, il résolut de n'en tirer aucune vengeance: (quel sacrifice pour un dévot!) et de se contenter à l'avenir de lui cacher soigneusement sa jolie pupille, en la conduisant dans cette maison, inconnue à sa vieille gouvernante.

Il comprit bientôt combien il lui serait difficile de réduire Fanchette: il n'ignorait aucun des assauts que l'aimable fille avait essuyés: mais cette opiniâtre résistance augmentait ses charmes aux yeux du luxurieux dévot. Il fit servir somptueusement les deux amies; leur permit de se promener dans le jardin; affecta beaucoup de douceur et de bonhommie: à l'exception du premier soir, il mangea toujours avec elles. Si Fanchette avait encore eu sa première ignorance, elle aurait été la dupe de ce rusé vieillard. Dês le lendemain, il lui fit rendre tous ses atours, et pour la forcer à s'en servir, il fit disparaître les habits qu'elle portait lorsqu'on l'avait enlevée. Il eut les mêmes soins et les mêmes égards pour Agathe; plusieurs jours se passèrent sans qu'il y eût aucun changement dans la conduite d'Apatéon et dans leur sort.

L'état de l'aimable Florangis n'avait rien de pénible: elle se promettait bien que le vieillard ne gagnerait rien auprês d'elle par la ruse, et donnait à la jeune Agathe de sages conseils. D'un autre côté, le souvenir de son cher Lussanville l'occupait: elle n'était pas fâchée de se dérober, au moins pour quelque tems, à l'empressement de Satinbourg, et même aux importunités de sa bonne. Tout, jusqu'à leurs traverses même, tourne à l'avantage des vrais amans. La jeune Agathe répandait aussi dans le sein de son amie, les secrets de son cœur. «Plut-à-dieu (lui disait-elle quelquefois, sans prendre garde qu'elle déchirait l'âme de Fanchette) que vous pussiez encore être à votre cher Lussanville, et que moi j'eusse touché Satinbourg!» La belle Florangis regardait son innocente et naïve amie, et, les yeux remplis de larmes, souriait pourtant encore à son ingénuité.

Cependant la tranquillité dont elles jouissaient, était un calme trompeur. Un soir qu'elles prenaient le frais dans le jardin, elles aperçurent en l'air les fusées d'un feu d'artifice qu'on tirait dans la cour. Curieuses, comme le sont toutes les jeunes filles, Fanchette et la vive Agathe courent vers un balcon, pour jouir plus à leur aise d'un spectacle inattendu. Mais à peine Fanchette y met le pied, que tout s'enfonce: elle fait un cri perçant: Agathe au désespoir, s'élance pour se précipiter aprês son amie: Apatéon était derrière elle; il la retint, et la laisse entre les mains de ses gens, qui l'éloignèrent.