Apatéon fut bientôt de retour auprês de la jeune compagne de Fanchette: il se flatait de réparer avec elle l'affront qu'il venait d'essuyer ailleurs: il prend un air affligé, soupire, et dit: «Aimable Agathe! hêlas! votre amie n'est plus: sa chute est également funeste pour tous trois; jamais je ne m'en consolerai. Je l'aimais si tendrement! Le ciel m'est temoin que je ne cherchais qu'à la ramener dans la voie du salut, et que le plus doux de mes desirs était de la voir heureuse. Ah pourquoi l'ai-je arrachée des lieux qu'elle avait choisis! Malheureux...» C'est ainsi qu'il cherchait à s'insinuer dans l'esprit de la jeune fille, aprês avoir quitté Fanchette, qu'il venait de faire conduire dans un apartement secret. Le desespoir d'Agathe était trop violent pour se modérer. «Infâme, répondit-elle, c'est vous, qui causez sa mort! vous... elle ne m'a que trop apris à vous connaître... scélérat!... je vais faire retentir ces lieux de mes cris... Je veux être libre: qu'on me laisse aller auprês de mon amie, que je l'arrose de mes larmes, et que je meure avec elle, plutôt que de vivre à la merci d'un monstre tel que vous, hypocrite abominable!» Apatéon employa vainement les caresses; rien ne put modérer l'affliction de la jeune Agathe; elle s'arrachait les cheveux, se meurtrissait le sein et le visage. Le vieillard, qui vit que tout de bon elle voulait mourir, pour la première fois éprouva des remords; il venait de commettre un forfait inutile: Son âme dure s'émut: il appelle ses gens; fait lier Agathe; et s'apercevant que sa présence l'irritait de plus en plus, il sortit.

Mais tandis que cet hypocrite infâme, au lieu des plaisirs dont il se promettait de jouir dans sa petite maison avec sa belle proie, n'éprouve que des chagrins, la gouvernante, Satinbourg et la marchande étaient au désespoir. Ils se tourmentaient en vain, pour découvrir quelle route avait prise Apatéon. La marchande recourait aux magistrats; la bonne sondait les connaissances des gens de la maison; et Satinbourg se mettait en campagne.

CHAPITRE XXXIV
Qui n'est pas inutile.

Revenons à l'amoureux inconnu, qui s'est trouvé témoin de deux scênes frapantes arrivées à Fanchette, et que le prompt départ de Lussanville pour bayonne, avait privé des éclaircissemens qu'il espérait? il lui restait d'autres moyens de s'instruire, mais il n'en soupçonnait pas même l'efficacité.

Le hazard, ce mot vague, père putatif des évènements auxquels on n'en connaît point d'autre, le lendemain de l'enlèvement de Fanchette, par Apatéon, conduisit l'asiatique chez le financier oncle de Lussanville. En cherchant les papiers qu'il voulait montrer, il ouvrit la boîte qui renfermait la jolie mule de la jeune Florangis. Le financier l'avait vue de trop prês pour ne la pas reconnaître. Il témoigna sa surprise: et l'asiatique qui se rapela que la jeune beauté sortait de chez cet homme, lorsqu'il la vit pour la première fois, lui parla de celle qu'il aimait. «Il ne tiendrait qu'à elle d'être une fille charmante, reprit le financier; mais elle est bégueule et sote: elle a la manie de la vertu... elle donne dans le sentiment. Cependant avec tous ces beaux semblans et ces grimaces, il en coûte la vie à Lussanville, à mon pauvre neveu, qui en était fou...—Que m'aprenez-vous, monsieur?...—Une fâcheuse nouvelle, três-fâcheuse... car quoique mon neveu fut un imbécile, qui... le sang parle, etc... que faire? la famille de son ennemi a le pouvoir en main: et puis lui rendrions-nous la vie?» Il est impossible de décrire ce qui se passa dans l'âme de l'inconnu pendant ce discours: une joie vive, pure, inéprouvée, et la douce espérance remplirent son cœur: il fit des questions au financier, qui le mit au fait de mille choses, toutes à l'honneur de Fanchette. «Elle a perdu son amant, se disait l'asiatique; je me présenterai pour réparer ce malheur: je tarirai ses larmes: quel bonheur! je trouve dans ma patrie une fille vertueuse et belle!» Instruit par le financier, il sortit, alla trouver l'instituteur de son fils, pour se rendre ensemble chez la maîtresse de la jeune Florangis.

La marchande, aprês avoir fait d'inutiles démarches pour recouvrer sa fille et Fanchette, rentrait chez elle. On venait de lui dire, que monsieur Apatéon était un saint-homme, qui n'enlevait les filles que pour mettre leur honneur en sureté. La marchande de modes avait de bonnes raisons pour n'en rien croire; elle commençait à dévoîler la conduite du dévôt personnage: mais l'officier subalterne auquel elle s'était adressée, aprês lui avoir fait entendre, qu'il n'était pas de sa charge d'ouïr du mal d'un homme riche et considéré, l'avait congédiée, sans lui laisser concevoir une lueur d'espérance.

C'est dans cet instant de chagrin que l'asiatique l'aborde, pour s'informer plus particulièrement de celle dont il a résolu de faire sa compagne. La bonne marchande était peu disposée à lui donner satisfaction: elle ne doute point que ce ne soit un nouvel adorateur, aussi dangereux pour Fanchette que tous les autres: elle congédie brusquement l'asiatique et son ami, sans leur rien aprendre. L'amoureux inconnu ne fut pas moins surpris de cet accueil que de tout le reste: il rencontrait des difficultés, où naturellement il ne devait point s'en trouver. Les raisons qui l'avaient empêché de voir ses anciennes connaissances à son arrivée à paris, subsistaient encore: cependant il résolut d'aller chez monsieur Apatéon: un malheureux engagement que Néné venait de contracter, éloignait cette femme de la maison; il ne trouva que le nouveau domestique que le dévot avait laissé: ce garçon ne savait rien, et ne put lui rien dire. L'asiatique ne comprenait pas grand'chose au dernier enlèvement de Fanchette, à la conduite mystérieuse d'Apatéon; seulement il commençait à entrevoir que la beauté de celle qu'il adorait, la mettait quelquefois dans des positions fâcheuses.

Les réflexions qu'il fit à ce sujet, le peu de succês des peines qu'il s'était données pour retrouver son fils, et les restes de sa famille, le confirmèrent plus que jamais dans la résolution de se donner à Fanchette: il ne voyait qu'elle qui pût réparer ses pertes en s'unissant à lui: mais il fallait la trouver.

Un jour qu'il était sorti seul pour respirer hors de la ville un air plus pur, sa rêverie fit qu'il suivit au hazard un chemin de traverse: il s'écarta plus qu'il ne pensait; il était tard lorsqu'il s'aperçut qu'il s'était égaré: une jolie maison frape sa vue; il s'en aproche pour demander où il est? deux hommes en sortent qui ne l'apercevant pas, s'entretiennent assez haut. «D'A*** va nous l'amener, disait l'un d'eux: il l'arrache à ce bélître d'Apatéon. Ce serait en vérité dommage que ce vieux tartufe jouît d'un triomphe si beau...» A ce nom d'Apatéon, l'asiatique tressaille: il aurait bien voulu en entendre davantage; mais il se trouva si prês d'eux, qu'ils l'aperçurent. Il les pria de lui indiquer le chemin le plus court pour retourner chez lui. De C*** (car c'était le marquis lui-même) voyant un homme de bonne mine, lui dit qu'il était bien tard; qu'il se trouvait à deux lieues de paris: et tout de suite, il le pria d'entrer dans sa maison. «Vous serez surpris, dit l'obligeant jeune-homme, de l'air de délâbrement où tout est ici: on n'a pas encore arrangé dans les apartemens: nous habitons le rês-de-chaussée.» On descend dans une grande salle, bien éclairée, somptueusement meublée: celui qui paraissait le maître l'engage à se mettre à table, d'un air si poli, si franc, si ouvert, qu'il n'aurait pu s'en défendre, quand d'autres raisons ne l'eussent pas déterminé à rester; car il espérait d'aprendre quelque chose de sa maîtresse. Mais on ne dit pas un mot de ce qu'il desirait ardemment de savoir. En sortant de table, l'inconnu fut conduit dans un petit apartement fort propre, où tout se ressentait du bon gout du marquis; tableaux, ameublemens, rien qui ne respirât la volupté.