Si l'âme d'un homme accoutumé à se jouer de la divinité même, à braver les loix, à tromper les hommes, n'avait acquis un degré de dépravation sans remède, l'infâme Apatéon aurait frissonné, en revoyant Agathe. Il en fut bien autrement: le desespoir et la douleur lui parurent un assaisonnement de plus... Mais tirons le voîle, et que mon lecteur aprenne seulement, que le ciel n'abandonna pas entièrement l'innocence... Non, il ne le permit pas.
Tout le monde le dit; l'amour et la vengeance trouveraient les objets qui les excitent, fussent-ils au centre de la terre. Satinbourg, sans guides, sans indices, parvient, aprês trois jours de recherches, à la maison du tartufe Apatéon. Harassé, n'en pouvant plus, il la considère, sans pourtant connaître encore que c'est là l'objet de ses recherches. Il veut s'informer: il heurte à diverses reprises: personne ne répond: il la croit inhabitée, et va se retirer: mais auparavant il en fait curieusement le tour. Il monte sur une petite bute, et dans l'éloignement sur le rebord d'une croisée, le jeune-homme aperçoit quelque chose qui ressemblait à une chaussure de femme. Il ne sait encore ce que c'est; seulement il présume par là que quelqu'un habite dans ce réduit solitaire. Il était difficile d'aprocher de l'objet qu'il avait vu: la fenêtre donnait sur un jardin étroit, qu'environnaient des murs plus élevés que ceux du reste de l'enclos. Il tâche de nouveau de se faire ouvrir, mais sans succès; et les soupçons naissent au fond de son cœur. Le jour baissait: dês que l'obscurité lui permit d'escalader le mur sans être aperçu, Satinbourg y grimpe, saute dans le jardin et va droit à la croisée: il y touche à l'aide d'un espalier, et s'empare de ce qu'il avait aperçu. Quelle fut sa surprise, de reconnaître une de ces mules de son amante, dont Lussanville lui fit présent! Il ne doute plus qu'il ne soit chez Apatéon. Il fait de nouveaux efforts pour parvenir jusqu'à la fenêtre; mais en vain: d'ailleurs elle était garnie de barreaux qui l'eussent empêché de s'introduire par là. Il ne savait à quoi se déterminer, lorsqu'il entendit quelque mouvement au dehors de la maison. Il craint qu'on ne le découvre, et de se perdre, sans délivrer Fanchette: il remonte sur le mur, sort du jardin, s'aproche avec précaution, pour reconnaître ce qui cause ce bruit sourd; il voit deux chaises, des chevaux, et des gens armés, qui semblaient n'attendre plus que les ordres: La voix du comte d'A*** le frape; il le remet parfaitement, mais il a la prudence de ne se pas découvrir. Son âme fut agitée de mille idées différentes; il se demandait: Que prétend le comte? Il ne fut pas longtemps dans le doute.
Dês que d'A*** eut donné le signal en frapant trois fois dans ses mains, tous ses gens s'aprochèrent de la maison. Satinbourg, sans être connu, se mêle avec les autres. En un clin d'œil les portes sont ouvertes; l'on entre et le jeune garçon marchand, guidé par ce qu'il avait vu, cherche à pénétrer dans l'apartement dont la croisée donnait sur le petit jardin.
Heureusement Satinbourg n'avait pas aperçu la gouvernante, que d'A*** avait amenée: Car ignorant combien les secours du comte étaient dangereux, sans doute il se fût fait connaître. De son côté, d'A*** voyant que tout avait réussi et qu'il allait enfin être le maître d'emmener la belle Fanchette, s'aprocha de la vieille Néné. «Ah ça, ma bonne, lui dit-il, vous touchez au moment de voir votre chère pupille: songez à nos conventions: il y aurait trop de danger pour vous et pour elle à vouloir me jouer... A ce prix, je lui rends la liberté; elle épousera Satinbourg quand elle voudra: je tiendrai mes promesses et mes sermens: mais vous, morbleu! soyez fidelle aux vôtres.» Après cette exhortation, malheureusement trop énergique, le comte rendit à la gouvernante la mule de Fanchette. «Je ne fais que changer ceci pour quelque chose de plus précieux, lui dit-il: annoncez à cette belle enfant, que celui qui l'a sauvée, veut tenir de sa main, son portrait et l'autre présent qu'eut Lussanville; qu'en outre, il attend avec impatience le don qu'elle doit lui faire, lorsqu'il la pressera dans ses bras.» Ensuite le comte prit Néné par la main, et la conduisit sans bruit par un corridor secret; toutes les portes lui furent ouvertes par un traître, qui trompait Apatéon, comme son maître voulait en imposer à dieu, et dupait effectivement les hommes.
La malheureuse gouvernante suivait son guide en tremblant. «Qu'ai-je promis, se disait-elle, et quel sera le desespoir de Fanchette! La pauvre enfant aimera mieux mourir...» On arrive à la porte d'une chambre reculée: mais ciel! quel étonnement pour le comte! il n'y trouve personne! celui qu'il avait gagné est lui-même dans la consternation. On cherche, on regarde: mais ce ne fut qu'au bout d'une heure qu'on s'aperçut que deux barreaux de la croisée étaient mobiles: la jeune Florangis s'était-elle échapée par là; et comment avait-elle fait?
CHAPITRE XXVII
Où les morts ressuscitent.
Apatéon, au milieu du silence de la nuit, tourmenté du démon de la luxure, était auprês de la jeune Agathe: il osait, d'une main sacrilége, toucher ce temple de la vertu la plus pure, et de la timide innocence. Tout-à-coup un bruit sourd se fait entendre: il frissonne; et le lâche, croyant que ce sont des voleurs, ne tremble que pour sa vie. Sa terreur redouble au bout d'un moment; on aproche: des gens en tumulte attaquent la porte de ce cabinet où vient de le conduire son goût pour les jeunes tendrons et pour le crîme. Elle s'enfonce: l'on arrache Agathe de ce séjour d'horreur.
Le comte d'A*** et la bonne Néné, dans la première surprise que leur causa l'absence de Fanchette, soupçonnèrent de l'avoir conduite auprès d'Agathe, dont le domestique gagné leur peignit le desespoir; ils y volent, heureusement pour la fille de la marchande de modes. Aprês l'avoir délivrée, le comte la remit entre les mains de la gouvernante. Cette aimable fille crut recevoir une nouvelle vie, en revoyant la bonne de sa chère Fanchette: mais bientôt, se rapelant l'accident cruel qui la privait de son amie, elle s'abandonna de nouveau à toute sa douleur, et racontait en sanglotant à la vieille Néné le malheur de la belle Florangis. «Elle vit, ma chère Agathe, lui répondit la gouvernante: c'était un tour du cruel Apatéon pour vous séparer, dont on vient de nous instruire: une machine descend et remonte le balcon, assez vite, pour faire croire qu'il s'abîme: Mais Fanchette... hêlas... dois-je m'en affliger ou m'en réjouir?... n'en est pas moins perdue pour nous: on ne saurait la retrouver.»
Agathe ouvrait des yeux que la nature avait fait honnêtement grands, et l'on voyait se peindre sur son visage cet embarras, cette heureuse perplexité que l'on éprouve, lorsque l'on commence à douter d'un irréparable malheur. «Oui, ma fille, continua Néné, nous venons d'aprendre que le feu d'artifice était fait exprês pour vous attirer là l'une ou l'autre: l'accident qui vous sépare était ménagé; Fanchette en fut quitte pour la peur; mais on voulait par là vous ôter toute espérance de vous revoir. Apatéon croyait tirer parti de l'état d'abandonnement où vous vous trouveriez. Eh! qui sait si ma chère fille aura pu, comme vous, éviter son malheur! nous ignorons ce qu'elle est devenue, et quelle est la main qui nous l'enlève...» Et la bonne Néné pleurait à chaudes larmes.
Le comte, sûr que la belle Florangis n'est plus chez Apatéon, rentre auprês de la gouvernante et d'Agathe, qui dans ce moment étaient dans la chambre que Fanchette avait occupée. Il tenait un jeune homme par la main, que mon lecteur ne connaît pas: le comte lui-même ne le connaissait pas davantage: la gouvernante se rapela de l'avoir vu; mais occupée de Fanchette, rien ne l'intéressait: on saura mon secret lorsqu'il en sera temps. «Je n'ai pas trouvé celle que je cherchais, dit-il: et voilà monsieur à quî surement je ne songeais pas; qui m'a prié de le tirer d'ici, mais Fanchette ne saurait être loin: Courons.» Néné disait: «O dieu! fais que ma chère fille soit en de bonnes mains: conduis-la chez sa maîtresse; je ne serai plus tenue de rien faire pour le comte, et dês demain elle épousera Satinbourg.»