Le ciel n'exauçait que la moitié de cette prière[ [29]. Le comte part, emmenant avec lui la jeune Agathe et la vieille Néné. Apatéon se remet d'abord un peu de sa frayeur, et se croit trop heureux de ce qu'on n'a pas malmené son précieux individu: ensuite il s'encourage; reprend un peu d'audace; regrette la belle Florangis et sa jeune amie; rassemble gravement ses domestiques épouvantés, et songe à la vengeance. Et mes lecteurs par la suite seront surpris de voir, quî l'hypocrite disculpera, sur quî sa fureur s'exercera.

Il se disposait à retourner dans la capitale, pour noircir l'innocence; il méditait sur les moyens qu'il devait employer pour tromper encore les magistrats, et leur faire oprimer sa pupille, lorsqu'il reçut une lettre du nouveau domestique laissé à paris: ce garçon mandait à son maître, qu'un homme, qui se disait connu de lui, était venu plusieurs fois. Cet homme s'était nommé. Le dévot pâlit, et s'écrie: «Ah ciel! quel contretems je l'avais cru mort!...» Ces nouvelles réglèrent ses démarches; il différa son départ de quelques jours; et lorsqu'il se rendit ensuite à la ville, ce fut secrettement: pour tout le monde, il était encore à la campagne. Mais laissons ce scélérat, en proie aux craintes et aux remords, méditer de nouveaux crîmes pour couvrir les anciens, et retournons à l'aimable, à la touchante Florangis.

Non loin de ce bourg fameux où la belle d'Estrées reçut dans ses bras le meilleur et le dernier des Henris, le jeune Satinbourg, ayant en croupe la délicate Fanchette, fut contraint de mettre pied-à-terre. L'aimable fille, accablée de fatigue, ne pouvait plus la suporter, elle était prête à s'évanouir. Il était muni de quelques rafraîchissemens: il les offre à la souveraine de son âme. «Belle Florangis, lui disait-il, c'est une main amie qui vous les présente: respirez enfin: vous êtes avec un homme qui vous adore, mais dans quî le respect égale l'amour[ [30]; qui, prêt à vous immoler jusqu'à sa vie mème, ne veut d'autre prix en vous servant que le plaisir de vous être utile, et la certitude de vous voir heureuse,—Monsieur, lui répondit Fanchette, vous venez de me le prouver.»

Le jour commençait à devenir grand: l'aimable Florangis achevait à peine ces mots, qui firent briller la joie sur le visage de Satinbourg, qu'ils aperçurent une troupe qui venait droit à eux. Bientôt ils reconnurent le comte d'A***[manque un point] Satinbourg ressentit un mouvement de crainte: Fanchette frissonna: mais dans le moment Agathe et la gouvernante s'étant montrées, ils se rassurèrent, et se levèrent même pour aller au devant d'elles. La jeune Agathe se précipite de la voiture et court à son amie; la vieille Néné la suit. Toutes trois s'embrassent et se serrent: mais la gouvernante inondait sa chère Fanchette de ses larmes; Satinbourg les regardait avec satisfaction; et le comte d'A*** songeait à la promesse de la bonne.

La vue de Fanchette rendait les desirs plus ardens: sous les habits, dont autrefois Apatéon l'avait parée, ses charmes avaient un nouvel éclat; son air d'abattement et d'une douce langueur, la rendait mille fois plus touchante; son pied était chaussé de ce joli soulier blanc qui causa des desirs si vifs au lascif Apatéon, lorsqu'elle touchait du clavessin; vénus et les grâces eussent envié ce soulier charmant: les yeux du comte se fixaient sur le pied mignon de Fanchette, toujours la première cause des conquêtes, des malheurs et de la délivrance de la belle orfeline. Les retards le peinaient: il pressa le départ et fit mettre seules dans une chaise l'objet de ses criminels desirs et la bonne: en y plaçant cette dernière, il lui signifia qu'il fallait se disposer à tenir sa parole. Pour en commencer l'exécution, il demanda le portrait de Fanchette, et les autres bijoux si chers à Lussanville, d'un ton qui marquait qu'il ne fallait pas le refuser. La belle Florangis se défit en pleurant de ces choses, devenues précieuses pour elle, depuis qu'elles avaient été entre les mains de son amant. La jeune Agathe et Satinbourg occupaient l'autre voiture. Le comte, sur un superbe coursier, caracole autour de la chaise de Fanchette. Tout le reste du cortége était à cheval: l'on part et lorsqu'on eut marché quelque tems, l'on s'aperçut que le comte quittait la route de paris.

«Hélas! c'en est fait, disait la gouvernante en elle-même; nous n'échaperons pas de ce dernier péril, où j'ai moi-même précipité ma chère Fanchette.» Et les yeux remplis de larmes, elle allait commencer l'explication du terrible mystère, lorsque Satinbourg s'écria d'une voix forte: «Comte, où nous conduisez-vous? n'êtes-vous aussi vous-même qu'un vil ravisseur! Écoutez-moi: mademoiselle Florangis mériterait une couronne, si la vertu et la beauté la donnaient: Je conviens que votre rang vous élève au-dessus de moi: Si vous l'aimez, et que vous prétendiez à sa possession par une voie légitime... son bonheur m'est plus cher que le mien... je vous la cède... Mais si... vous m'entendez... il faut auparavant d'aller plus loin m'arracher la vie.» D'A*** ne peut commander à sa colère: il descend de cheval, les deux rivaux s'avancent: le comte retient ses gens qui voulaient accabler Satinbourg. «Laissez, leur dit-il, et ne me deshonorez pas, en voulant me servir: mon bras suffit.» Tremblantes, éperdues, Fanchette, sa bonne, et la jeune Agathe se jettent entre les combattans. Le comte n'écoutait rien; il allait percer Satinbourg, qu'Agathe retenait dans ses bras. Des inconnus accourent. L'un d'eux, qu'une barbe affreuse et ses cheveux en desordre rendait méconnaissable, s'écrie: «Arrête, perfide, et tremble.» Dans ce moment, le jeune-homme que le comte avait trouvé chez Apatéon, arrive sur le champ de bataille: il vole à l'adversaire du comte: «Ah mon ami!» lui dit-il, en voulant l'embrasser!... Le terrible inconnu, qui ne le remet pas, le repousse; et se jetant sur d'A***, tous deux commencent à se charger avec furie. Les gens de l'inconnu mettent en fuite ceux du comte; les dames remontent dans leur voiture: et Satinbourg, voyant que son libérateur a le dessus, reprend à la hâte, à la prière de Fanchette elle-même, le chemin de paris... Hêlas! elle fuyait... qui l'eût pu croire!... celui qu'elle adorait. La belle Florangis s'éloignait, sans le savoir, de son cher Lussanville.

CHAPITRE XXXVIII
Le calme suit la tempête.

Agathe et Fanchette furent reçues de la marchande avec des transports inexprimables; la gouvernante ne se sentait pas d'aise; elle pestait contre les usages et les loix, qui ne lui permettaient pas de conduire sur le champ Fanchette et Satinbourg à l'autel pour les unir. «Ne faites plus la renchérie, ma chère fille, lui disait-elle; vos retards ont manqué de nous perdre tous.» L'aimable Florangis regardait Agathe en souriant, et semblait lui dire: «Ne crains rien.» Et la bonne Néné prit ce sourire pour un consentement. Aprês qu'on se fut caressé, fêté, la marchande fit observer que le témoignage de deux jeunes filles ne suffirait pas pour démasquer Apatéon; que ce moyen les deshonorerait plutôt elles-mêmes, dans un pays où les hommes dorés ont toujours raison. (Elle pouvait ajouter, et les jolies femmes: mais peut-être savait-elle qu'une jeune beauté, pour rétablir sa réputation d'une manière éclatante, et prouver sa vertu, doit commencer par la perdre plusieurs fois avec les... avec le... et même quelquefois avec l'... quoi qu'il en soit, elle ne dit rien des femmes.) Elle parla de la visite des deux inconnus, qui s'étaient informés de Fanchette; comuniqua ses craintes à la gouvernante, et conclut à ce que la jeune Florangis allât secrettement dans un couvent, qui ne serait connu que de sa bonne et de Satinbourg, dont elle ne sortirait que le jour où elle épouserait ce vertueux jeune-homme. Pour éviter de nouveaux revers, on exécuta cette résolution sur le champ; la jeune Agathe pria sa maman de ne la point séparer de sa chère Florangis: toutes deux furent conduites au b... de la r... v... par la marchande et la gouvernante, qui prescrivirent la conduite qu'on devait tenir, à l'égard de ceux qui demanderaient à parler aux jolies recluses.

Dês que les deux amies furent seules, elles se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé depuis leur séparation. A la peinture que la jeune Agathe fit de son affreux desespoir, l'aimable Florangis fondait en larmes. Ensuite la fille de la marchande parla de l'attentat du perfide Apatéon, et lui dit comment, lorsque sans forces, sans mouvement et presque sans vie, elle allait devenir la victime de sa brutalité, le comte, la gouvernante et leurs gens étaient venus à son secours. Fanchette à son tour fit son récit: «Lorsque le balcon s'écroûla, ma chère, disait-elle à la jeune Agathe, la frayeur me fit évanouir: je revins entre les bras de ceux qui me portaient. Apatéon les précédait. Je refermai les yeux, et me doutai de quelque supercherie de la part de ce monstre: on me mit sur un lit de repos: tout le monde sort, et lui seul reste auprès de moi... Ma chère petite... cet abominable homme, plus méchant encore que je ne l'aurais pensé, me croyait hors d'état de me défendre... J'eus bientôt recouvré mon courage, et me saisissant du couteau-de-chasse d'Apatéon, je le menaçai de le plonger dans son indigne cœur, s'il osait m'aborder. Il sortit. Je passai le reste du jour et la nuit dans la plus vive douleur. Le matin, accablée, dans un état qui tenait plus à la mort qu'à la vie, je sentis mes yeux s'apesantir; je m'endormis. Lorsque je m'éveillai, il était une heure aprês-midi: je trouvai que l'on m'avait ôté l'une de mes mules: je frissonnai: Qui peut être entré dans ce lieu, me disais-je, si ce n'est Apatéon? L'infâme aura profité d'un sommeil qui ne me paraît pas naturel, pour m'aprocher... Cette réflexion me donna de mortelles inquiétudes, que ma bonne seule, à quî je les ai confiées, a su calmer. Elle m'a dit de plus que ce n'était pas lui, mais le comte, qui, secondé d'un domestique, parvint jusqu'à moi. Je ne revis plus Apatéon: le ciel m'inspira la pensée de mettre sur la croisée de la chambre la mule qui me restait. Si quelqu'un de ceux qui pourraient me chercher aperçoivent cet indice, me disais-je, ils connaîtront où je suis: c'est un présent de mon cher Lussanville, qui m'a déjà sauvée; j'en espère tout encore. Je ne me trompai pas: au milieu de la nuit et du tumulte, j'entends heurter à ma porte. «Belle Florangis, disait-on, est-ce vous?» Je répons: On ouvre, et je vois Satinbourg, qui me montre ce qui l'avait guidé pour me trouver. Je crus pouvoir m'abandonner à la foi de cet estimable jeune homme: «Il est dangereux de retourner sur mes pas, me dit-il; voyons si cette fenêtre peut nous donner une issue.» Je ne sais comme il fit; mais il eut bientôt ébranlé deux barreaux; il me descendit la première à l'aide d'une échelle de corde; il me suit; cherche la porte du jardin: celle qu'il trouve donnait sur la campagne; son cheval l'attendait; nous partons. Tu sais le reste, mon aimable Agathe.» Et les deux amies se caressèrent de nouveau, comme si cet instant eût été le premier où elles échapaient au péril.

Au sortir du tumulte des enlèvemens, Fanchette transportée tout-d'un-coup dans le calme des monastères, crut trouver dans ces maisons une image du bonheur promis aux élus. «Ah! ma chère Agathe, disait-elle à sa compagne, que ce séjour est charmant! et pourquoi ma bonne ne m'y plaça-t-elle pas, lorsqu'on m'eut délivrée des mains du marquis de C***?» La jeune Agathe s'en étonna comme Fanchette.