Sœur Rose, jeune professe de dix-huit ans, au teint de lis, à la taille élégante, et dont le cœur était encore plus tendre qu'elle n'était belle; sœur Rose avait été chargée dês le premier jour par la mère supérieure, de tenir compagnie aux deux nouvelles pensionnaires. «Que vous êtes heureuse, ma sœur, lui dit Fanchette, aprês qu'elles eurent eu quelque entretiens! vous voilà dans le port. Ce monde corrompu, qui souille, en dépit d'elle, l'innocence la plus pure, n'aura plus de pouvoir surs vous...—Hêlas! ajouta-t-elle, en regardant Agathe, ma chère petite, je crois que c'est ici que le ciel m'apelle: Satinbourg, s'il veut m'en croire, cherchera le bonheur en s'attachant à toi: et moi, occupée de l'amant que j'ai perdu, je passerai dans cet azile salutaire, une vie, dont les plus beaux jours furent trop souvent obscurcis par le nuage du malheur.—Non! s'écria la jeune Agathe, non! jamais je ne veux vous quitter; vous m'êtes plus chère que tout au monde. «Sœur Rose soupira; et laissant tomber sur la belle Florangis et sur son innocente compagne un regard de pitié:» Que je vous trouverais à plaindre, leur dit-elle, si comme nous, vous étiez dans ce port qui vous paraît si tranquille, sans en pouvoir sortir! Jeunes imprudentes! n'allez pas vous laisser séduire! Nous le crûmes ainsi que vous, lorsque n'étant pas encore engagées, tout à nos yeux, dans le monastère se peignait en beau. Cependant, je n'aurais jamais pris le parti de m'y renfermer de moi-même: la haîne, l'ambition, une injuste préférence dans une mère dénaturée tint lieu de vocation à sa fille... Mais il est inutile de vous entretenir de mes infortunes.—Hêlas! reprit Fanchette, je ne suis donc pas la seule malheureuse! Ma sœur, si cela ne vous fait pas trop de peine. Ah!... racontez-nous ce qui fait couler ces larmes que vous répandez... aimable sœur! Agathe et moi, nous savons compatir aux chagrins d'autrui: vous, surtout, m'inspirez un panchant... je sens tant de douceur à m'y livrer... Ne me refusez pas...—Je consens à ce que vous exigez, reprit sœur Rose. Je viens d'exciter votre curiosité; il est juste de la satisfaire.»
FIN DE LA SECONDE PARTIE.
TROISIÈME PARTIE
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE XXXIX
Nouveaux personnages.
On me donne ici le nom de sœur Rose: dans le monde je portais celui d'Adélaïde. Sans être d'un rang bien relevé, mes parens étaient riches; ils avaient trois enfans; un garçon mon aîné, une sœur ma cadette, et moi. Dês l'enfance, j'eus le malheur de déplaire à celle qui m'avait donné la vie. En quittant ma nourrice, j'entrai dans un couvent, et n'en sortis qu'à quinze ans. Un accident funeste venait de m'enlever mon père: et l'amour, qui le causa, semblait par-là donner le signal de tous les maux qu'il me préparait. Le caractère impérieux de ma mère, avait aliéné son époux dês les premiers tems de leur mariage: l'exigeance est le poison de l'amour; et mon père ayant bientôt senti le vide de son cœur, il voulut le remplir. Fait pour plaire, il ne tarda pas à trouver ce qu'il cherchait: une femme à laquelle son extrême beauté donnait une foule d'amans, le captiva; il expliqua ses sentiments, et fut payé de retour. Mais cette passion, également criminelle pour tous deux (puisqu'il s'attachait à une femme engagée, comme lui, par des liens sacrés avec un autre) ne pouvait avoir que des suites funestes... Aimé, préféré, les apparences le trompèrent; il se crut trahi de celle qu'il adorait, qu'il chérissait uniquement: il lui écrivit une lettre de reproches, attaqua son rival; aveuglé par la fureur, son pistolet part en vain; et lui, reçoit dans la poitrine le plomb fatal... Sa maîtresse accourait: il n'était plus tems: mais il la reconnut encore: elle le convainquit de son innocence; il expira dans ses bras, en paraissant ne s'occuper que d'elle et de sa douleur. On dit que depuis la fin tragique de son amant, cette infortunée ne fit que languir.