«Qu'elles tardent long-tems, disait la gouvernante à Satinbourg! voilà prês d'un grand quart d'heure... Enfin je crois les entendre.» Elle ne se trompait pas.

Lussanville, son gouverneur, et Valincourt, avaient vu la mère d'Agathe. L'honnête marchande ne croyait pas aux revenans; l'on était en plein jour: vingt jeunes filles, parées pour la noce l'entouraient; cependant elle avait fait un cri perçant, à l'aspect de l'ombre de Lussanville. (Plus d'une jeune fille dira: «L'aimable spectre! un pareil, à minuit, dans ma chambre, ne me ferait pas peur.») «Eh quoi, madame! je vous effraye!... Remettez-vous... De grâce, dites-moi... conduisez-moi sur le champ auprês de mademoiselle de Florangis...—Ah monsieur! est-ce bien vous!...—On vous a cru mort, dit le gouverneur; voila, mon cher Lussanville, ce qui cause cet effroi qui vous surprend.—Eh! rassurez-vous, madame: je vis, je mange, je bois, je parle: ce ne sont point mes mânes que vous voyez; c'est moi-même, qui meurs d'impatience de revoir celle que j'adore.—Modérez-vous, reprit le vieillard Kathégètes; et...—Et que voulez-vous que je fasse?... Je ne puis... Je ne sais... Je ne sens rien que le desir de revoir la divine Fanchette... et mon amour[ [41].» La marchande revint de sa première surprise: mais elle sentait trop de choses encore, pour qu'il lui fût possible de parler. Dans un même moment elle se représentait, et le bonheur d'Agathe, que cet évènement assurait; et celui de Fanchette, qu'elle aimait presqu'autant que sa fille; et le penchant de Satinbourg qui cesserait; et la joie de la bonne Néné; et mille autres choses. Enfin il lui fut possible de s'expliquer. «Mademoiselle Fanchette n'est pas ici...—Ciel!...—Attendez!... Elle est avec ma fille dans un monastère, où toutes deux n'ont rien à craindre des financiers, des libertins, et des dévots.» Et tout de suite, elle nomma cette maison. Lussanville était hors de lui. «Ma Florangis, ma divine épouse, répétait-il mille fois... Allons: volons.» Il n'écouta pas la marchande, qui sans doute allait lui faire part du mariage de sa fille et de tout le reste. Il fesait prendre le chemin du couvent. «Un moment! lui dit le gouverneur: passons du moins chez vous; changez d'habits et de linge: vous pourriez effrayer tout le monde, et votre maîtresse elle-même, comme vous venez de faire la mère d'Agathe.

—Mon cher Valincourt, disait Lussanville en s'en allant, admires-tu que mon amante est dans le couvent de ma sœur? Peut-être déja se connaissent-elles: les belles se recherchent; les âmes tendres aiment à s'épancher l'une dans l'autre: Si nous allions les trouver amies?... Avez-vous travaillé, mon papa, dit-il au vieillard Kathégètes, à ce que nous avions projeté dês le moment où j'eus perdu ma mère?—Oui, mon bon ami, et votre sœur sera bientôt libre.—Que dites-vous, intérompit Valincourt?—Ah mon cher! reprit Lussanville, si tu connaissais tout le prix de son cœur!... Une faute involontaire ne me rendra pas son amitié moins précieuse...» Et l'on arrive. Les deux amis se mettent à leur toilette; ils en sortent parés: et l'amour même leur eût dans ce moment, cédé son bandeau, son arc, ses flèches, et peut-être sa Psyché. Un élégant cabriolet les attend: ils partent: et dans les rues, pas un vieillard qu'ils ne réjouîssent; pas une femme qu'ils ne tentassent; pas un jeune-homme qui ne leur portât envie; pas une jeune fille qu'ils ne fissent soupirer. Tandis qu'ils volent au couvent, le vieillard Kathégètes va d'un autre côté.

Le bon gouverneur sortait à peine, qu'un domestique du financier oncle de Lussanville, l'aborda. «Voila dix fois que je viens, lui dit-il, sans vous trouver: et jamais rien ne fut si pressé.» On verra bientôt ce que c'était.

Fanchette, Agathe et Rose étaient au tour: les deux jeunes pensionnaires embrassent l'aimable religieuse, et sortent, sans achever de l'instruire de ce qui s'allait passer: mais la supérieure pense qu'on va marier Fanchette. Et la bonne ne savait que dire, en voyant sa pupille avec les mêmes habits que lorsqu'elle l'avait quittée. «Enfin, vous le voulez ainsi, ma chère fille, lui dit-elle: c'est peu de chose: le mariage n'en sera pas moins bon.» Fanchette, dans ce moment, s'attendrit jusqu'aux larmes; elle vient dans les bras de sa bonne, et la caresse tendrement; elle veut lui parler, l'instruire: Néné ne peut souffrir de retardemens: elle remet sa pupille à Satinbourg; se jette dans une autre voiture. «Partons, s'écrie-t-elle.» Et l'on part.

Déjà l'on était au pied des autels: le ministre paraît: Satinbourg et la jeune Agathe se lèvent: Fanchette les suivait. «Miséricorde! dit Néné, va-t-il donc en épouser deux!» Une courte exhortation précède, le serment qui deux ne fait plus qu'un va se prononcer: lorsqu'on entendit un grand bruit. Deux jeunes gens percent la foule, et l'écartent avec violence: «Que faites-vous, ah ciel! s'écrie l'un d'eux... arrêtez...» Il se précipite aux genoux de son amante, et lui dit: «Chère Fanchette! j'allais donc vous perdre!...» Et sans s'embarrasser de la présence d'un peuple entier, il exhale son âme embrasée sur deux lèvres de rose. Tout est d'abord suspendu. Ensuite il se fit un bourdonnement semblable au murmure des flots de la mer agitée. «Que risque-t-elle, se disaient un essaim de filles aimables, en comparant les trois charmans jeunes hommes? elle ne peut que bien tomber.» Néné se frote les yeux, reconnaît Lussanville, court à lui, serre étroitement la belle Florangis et son amant. «Et c'était moi qui vous séparais mes chers enfans, leur dit-elle! Je l'ai pressée, conjurée: elle ne se rendait qu'à mes larmes: (ce n'est pourtant pas là ma plus haute sottise; mais Dieu est bon; il pardonne tout).—Le mal n'est pas si grand que vous le croyez, madame, dit Satinbourg en souriant: remettez-vous; voyez jusqu'à la fin.» Et laissant Fanchette dans les bras de son amant, il se rapproche du ministre avec Agathe. «Continuez, monsieur, lui dit-il; tout ceci n'est qu'un malentendu.» La cérémonie s'achève. La mère de Satinbourg et la marchande riaient sous cap; et la bonne Néné n'y comprit pas davantage, que les romains aux oracles des sybilles; les scandinaves à l'edda, les turcs à leur alcoran; et nos petits vieillards politiques aux affaires d'état.

CHAPITRE XLV
Qui pouvait mener loin.

Grand nombre de mes lecteurs pourraient ne pas se rappeler tout d'un coup, qu'Apatéon était instruit de la part qu'avait eue la gouvernante à la première évasion de Fanchette, et qu'il avait dissimulé. Depuis qu'il était de retour à Paris, il fesait éclairer toutes ses démarches. Cependant il n'avait pu rien découvrir qui eût quelque rapport à sa jolie pupille, si ce n'est le matin où Satinbourg épousait Agathe. Ce jour là Néné s'observa moins: elle ne prit point de détours, et courut droit au couvent: l'espion du dévot ne surprit que le secret de la bonne: comme elle, il pensa que le jeune marchand allait devenir l'époux de Fanchette: il se hâta de porter cette nouvelle à son maître.

Un évènement qu'il attendait si peu surprit étrangement Apatéon, et dissipa sa langueur. Il se fait habiller, suivre de ses gens, accompagner de ses satellites, et vole au temple. Il arrive comme on en sortait. Sa présence pétrifia Néné: Apatéon fut pétrifié de celle de Valincourt: la vue de Lussanville, et d'une foule de gens bien résolus, qu'il rangeait autour de son amante, pétrifia les lâches satellites. Mais les deux jeunes amis et Satinbourg, apparement peu disposés à la pétrification, sentirent la plus violente démangeaison de s'agiter, à la vue du monstre humble, furieux et modeste. Brûlé de la soif de la vengeance, Valincourt s'écrie: Tout l'univers ne te sauverait pas. En même tems il veut l'atteindre. L'amant de la jeune Adélaïde se trompait cependant: un mauvais carosse et deux bons chevaux sauvèrent Apatéon: les satellites et les domestiques du tartufe, malheureux piétons, ne couraient pas si vite: ils reçurent en quelques minutes, autant de coups de canne qu'on en délivre par an aux filous dans Fès, Maroc, Alger et Tunis.