Enfin l'aimable et tendre Lussanville vit Fanchette en sureté. Ils montèrent dans la voiture des nouveaux époux. Ce fut là que cet heureux jeune homme apprit combien il était aimé, et que la constance de sa belle maîtresse ne s'était pas un instant démentie, même depuis qu'elle avait cru son trépas: il connut tout ce qu'il devait au généreux Satinbourg, ainsi qu'à la jeune Agathe, dont la vive amitié pour Fanchette avait rendu supportables à cette vertueuse fille des épreuves trop rigoureuses. Florangis, embellie par la présence de ce qu'elle aime, ne fut jamais si séduisante: Lussanville était ivre d'amour et de plaisir: et l'heureuse Agathe, qui croyait retourner chez sa mère, s'écrie avec surprise: «Mon amie! nous sommes à la porte de notre couvent!—Cher amant, dit Fanchette à Lussanville, vous devez la visite que je vous fais rendre: c'est l'aimable Adélaïde, votre sœur et mon ami, qui ce matin m'a la première annoncé votre retour et mon bonheur.—Ma sœur!... vous la connaissez!... vous vous aimez!... divine Florangis!... Eh! voilà ce que je brûlais d'envie qui arrivât, lorsque j'ai su que vous étiez dans son monastêre.» Et l'on entre, et sœur Rose vient, et l'on n'entend que des cris de surprise et de joie. «Pourquoi, dit Lussanville, ne vois-je pas Valincourt?» A ce nom si cher et si funeste pour l'aimable religieuse, elle pousse un profond soupir; prononce d'une voix tombante: «Il respire!...» et s'évanouit. «Hélas! dit Fanchette, quel malheur d'aimer, lorsqu'on est séparé par d'éternels obstacles!» Tandis qu'on secourt sa sœur, Lussanville répondait: «Nous saurons peut-être les faire cesser.»

Tout le monde avait suivi les jeunes époux et Fanchette: on les pressait de se rendre dans les lieux destinés à se réjouir. Rose revint à elle: la tendre Florangis, en la quittant, lui promit d'être de retour dans peu d'heures; et l'on s'éloigna.

A peine l'on commençait à se livrer à ces divertissemens que les grands laissent au peuple, parce qu'ils rougiraient d'être heureux à sa manière: (car ces fiers dominateurs du genre humain ont bien d'autres amusemens: corrompre les mères de famille, séduire les filles et les précipiter dans le désordre; tandis que l'on contracte d'un air triste et morne le plus saint, le plus doux des engagemens; qu'on en abolit les solennités, pour s'en cacher à soi-même, autant qu'il est possible, tous les devoirs, voilà des mœurs!... O peuple! tu serais perdu, s'ils passaient jusqu'à toi! danse, folâtre dans tes mariages; que tes jeunes filles apprennent que c'est à ces fêtes seulement qu'il est permis de souffrir que la main d'un jeune homme presse leur main délicate... Méprise et le dévot atrabilaire, caffard, hypocrite, intolérant, jaloux; et le libertin dédaigneux; sois peuple... O nom sacré que Louis, le plus aimé des rois n'a jamais prononcé sans s'attendrir!... Mais, où m'égarai-je?)...[ [F] Je disais qu'à peine l'on començait à se divertir: Agathe, Satinbourg, Fanchette, Lussanville, quittaient la table, et la mariée allait danser un menuet, lorsqu'on vit entrer un de ces hommes préposés pour faire régner le bon ordre parmi les citoyens. Tout le monde se trouble: les tapageurs de la noce courent à leurs épées; leurs sœurs, leurs maîtresses les retiennent: le nouvel époux, Lussanville, Valincourt se lèvent, et reçoivent avec considération cet officier.

[F]: Ce chapitre est un de ceux qui furent conservés en entier, et que le vieillard Kathégètes avoue.

CHAPITRE XLVI
Comme se venge un tartufe.

«Ne craignez pas qu'on vous manque, monsieur, dit Lussanville; faites retirer vos gardes: nous respectons en vous non-seulement le magistrat dont vous tenez votre pouvoir, mais notre souverain lui-même, dans lequel nous en voyons la source et la plénitude: parlez: nous irons avec confiance rendre compte de notre conduite aux ministres des loix.»

«Vous êtes, messieurs, reprit l'homme noir, tels que j'espérais de vous trouver.» Le magistrat, fatigué par un certain monsieur Apatéon, lui fit expédier il y a quelque tems un ordre pour faire arrêter un jeune homme, qu'il accusa de méditer des adultères et des séductions chez d'honnêtes gens dont il s'est dit l'ami. Il ajoutait que ne cherchant que le bien de ce jeune homme, il le retiendrait chez lui jusqu'à ce qu'il eût instruit ses parens, et pris leurs ordres. Dernièrement il a sollicité pour faire revenir auprès de lui sa pupille, que de mauvais conseils, insinuait-il, avaient aliénée. La manière dont tout cela s'est exécuté, a paru mériter quelqu'attention. Aujourd'hui c'est une plainte beaucoup plus grave: la pièce est singulière: ces dames, et vous, messieurs, voudrez bien en entendre la lecture.

A MONSEIGNEUR, etc.

Supplie três-humblement Philotès-Philogunes-Théophile-Benigne- Job-Bonaventure-Théodore-Dieudonné-Clément-Simplicien-Boniface- Nicaise-Bon-Gilles-Blaise-Nabuchodonosor Apatéon, bourgeois de paris, ancien marguiller de sa paroisse, des confréries du... etc., etc., etc.