Lussanville, quoiqu'il ressentît vivement la triste fin de son oncle, ne pouvait contenir sa joie de voir les liens de sa sœur brisés: et lorsqu'on se fut assuré qu'on ne pouvait être entendu de personne du monastère, il tint ce discours à l'aimable Adélaïde: «Chère sœur, tu sais quels ont toujours été mes sentimens pour toi: ce fut avec un sensible regret que je te vis faire le sacrifice de ta liberté, et t'enchaîner par des sermens que ton cœur n'avouait pas. Mais, que pouvais-je faire?... Le ciel nous a privés de notre mère: je dois chérir son souvenir; elle m'aima... trop, peut-être, et ne fut pour toi qu'une marâtre. Tu te rappelles que le lendemain de ce jour funeste, je feignis d'avoir besoin de ta signature: je te priai de mettre ton nom sur plusieurs feuilles de papier blanc. Muni de ces choses nécessaires, mon gouverneur et moi nous agimes en ton nom, avec tant de secret, que nous avons fait casser tes vœux par un arrêt authentique, sans que personne s'en doute encore dans cette maison[ [42].—Ciel! quel bonheur! s'écrièrent à la fois Fanchette, Agathe et Satinbourg.—Dans cette affaire, je pouvais seul être ta partie; et je n'ai pris que la qualité de témoin en ta faveur: tes blancs-signés sont devenus entre mes mains et celles de monsieur Kathégètes, des réclamations, des requêtes aux supérieurs ecclésiastiques, aux cours souveraines: j'ai même, avant que je fusse détenu par de C**, su toucher notre prélat, et le disposer à me rendre ma sœur. Tout a réussi. Notre oncle, qu'un accident tragique vient de nous enlever, a contribué, dans ses derniers momens, à ta liberté; il a dévoilé les sentimens de ma mère, ses remords, l'aveu de la contrainte qu'elle avait exercée; par le même acte, il teste en ta faveur. J'ose entrevoir pour toi dans l'avenir une perspective heureuse. Cette fille charmante qui veut bien consentir à ma félicité, va rentrer auprès de toi: tout se prépare pour notre union; et le jour auquel j'épouserai mon amante, nous ferons signifier l'arrêt: vous sortirez toutes deux en même tems; nous serons inséparables.»

Ce ne fut pendant longtems que des félicitations à la tendre Adélaïde, qui cherchait à lire son sort dans les yeux de Valincourt. Le malheureux jeune homme était dans un état pénible, qui ne devait pas finir encore. Il se fesait tard; on se sépara. Fanchette, baignée des larmes d'Agathe, rentra dans son couvent. Lussanville s'éloignait à regret, suivi de son gouverneur et de Valincourt. Les nouveaux époux, portés sur les aîles des désirs, volèrent dans le temple de l'amour et de l'hymen; et la bonne Néné se garda bien de retourner chez Apatéon.

CHAPITRE XLVIII
Où les atrocités retombent sur leurs auteurs.

De Lussanville et tous ses amis se levèrent de grand matin, sans en excepter Satinbourg lui-même. Cet heureux époux de la jeune Agathe, que l'amour venait de combler de ses faveurs délicieuses, ne comprenait rien à la froideur de Valincourt. «Vous êtes surpris, lui dit sa jolie compagne: mais vous ne savez pas tout. Apatéon—Comment!—Oui.—Serait-il possible, grand Dieu!—Malheureusement.» Si mon lecteur n'était instruit, cette conversation ne serait pas des plus claires: mais c'est ainsi que s'expliquent les nouvelles mariées; elles sont laconiques: la matière leur est présente: elles croient que tout le monde doit comprendre à demi-mot. «Hélas! répliquait le jeune marchand, que je les plains!... Cependant cela ne m'arrêterait pas.»

Bientôt on se rassemble: on devait aller se présenter devant le magistrat; on vole au couvent de Fanchette. On la trouve parée des mains de sa chère Adélaïde. Jamais elle ne fut si touchante. Ses beaux cheveux, qui recevaient d'une frisure assortissante les plus gracieux contours, n'étaient point déguisés par des poudres rousses: on les voyait tels qu'ils étaient, parsemés de fleurs, retenus par l'ivoire et les diamans, formans de longues tresses, qui recouvrent son chignon: Sur un corset qui pince la taille la plus fine, elle avait une robe dont le tissu, argent et soie, éblouissait la vue, élégamment garnie, séyante, et de la meilleure feseuse: son joli pied était chaussé d'un soulier de perles, qu'attachait une boucle brillante, oblongue, en lacs-d'amour[ [G], du dernier gout.

[G]: Ce sont celles que monsieur Apatéon avait imaginées.

Et d'où Fanchette avait-elle cette parure?... Lussanville, avant son voyage de bayonne, l'avait commandé, de concert avec Néné: à son retour, tout cela se trouva fait, et des l'instant qu'il fut libre, il fit porter ces belles choses au couvent de Fanchette. Et pourquoi se parait-elle?... Cher et curieux lecteur, les mémoires où j'ai puisés ne disent rien de ses motifs: Mais, si vous le voulez, je ferai comme les autres historiens mes confrères, je vous donnerai mes conjectures pour des réalités: et je vous dirai, Que toutes les femmes, même les plus honnêtes et les plus sages, étant un peu coquettes, Fanchette ne voulait paraître devant le magistrat qu'avec tous ses avantages: Ou, qu'indignée contre de C** et d'A**, qui n'avaient jamais eu de vues légitimes, elle voulait montrer qu'ils auraient pu s'honorer d'un si beau choix: Ou, qu'elle se parait pour faire mourir de rage monsieur Apatéon, qu'elle allait braver: Ou, pour faire envier à tout le monde le sort d'un amant qu'elle adorait. Ou... Cher lecteur, imaginez à votre tour des motifs, je vous donne carrière; ils seront bien peu fondés, s'ils ne le sont autant que les miens.

On ne pouvait se lasser d'admirer la belle Florangis: Agathe, avec des transports plus vifs, un air plus mignard, plus fin et plus tendre que la veille, lui donnait mille baisers; Lussanville tressaillait; et la bonne Néné balbutiait entre ses dents: Je me poignarderais à présent, si le comte... L'on part. En chemin, Satinbourg disait à l'amant d'Adélaïde: «Non, je n'hésiterais pas: vous êtes sûr d'être aimé: la faute fut involontaire: l'audace d'un scélérat doit-elle donc rendre malheureux deux jeunes amans faits l'un pour l'autre? Je dis plus: Si la belle Adélaïde s'était oubliée, et que séduite par le gout d'un moment, ou bien entraînée par... qu'elle eût consenti: mais que bientôt le repentir succédant, elle vous eût rendu son cœur, il serait dur et cruel de ne pas se laisser toucher. Vous êtes dans un cas bien différent; elle est innocente; vous n'en pouvez douter.» Valincourt, sans répondre, baissait les yeux. Mes lecteurs sauront bientôt le dénouement de son avanture. Et l'on arrive.

Lussanville et la belle Florangis entrèrent les premiers; Agathe et Satinbourg les suivaient; le gouverneur et la bonne Néné; la marchande de modes, avec une douzaine de ses filles; Valincourt, l'air agité, morne, les yeux collés à terre, la rougeur sur le front, terminait la marche. Le magistrat les reçut avec cette honnête affabilité qui ne l'abandonne jamais. Il avait à la main l'écrit de la veille, dont il venait d'achever la lecture. Il fit de nouvelles questions à chacun d'eux, à l'exception de la belle Florangis, à laquelle il n'adressa que des complimens flateurs, sans lui dire un mot de l'affaire que l'on traitait. Malgré lui ses regards allèrent chercher ce pied charmant, que ses conquêtes avaient rendu célèbre: il sourit. Ensuite il tint ce discours: