«Vos adversaires vont paraître: Croyez que sous le gouvernement sage qui nous régit, il est impossible au crîme de se cacher longtems. J'étais parfaitement instruit, avant même que monsieur Apatéon me présentât sa dernière requête; et l'on me rendait un compte exact de toutes ses démarches, depuis que la première m'avait fait concevoir quelques soupçons... Vous, dit-il à Néné, montrez-moi l'écrit que vous avez du père de mademoiselle Florangis.» Et la bonne le présente. «Cet acte autorise, continua-t-il, tout ce que vous avez fait: Je loue vos soins. Et vous, dit-il au vieillard Kathégètes, d'où vient ne vous adressates-vous pas à moi, dês la première fois que votre élève disparut? les magistrats sont les pères et les défenseurs-nés de tous ceux que l'on oprime. Vous, monsieur de Lussanville, vous avez commis des imprudences, qui seraient punissables, si vos adversaires n'avaient toujours été les agresseurs; ou si même vous n'aviez été trop grièvement outragé, pour que vous pussiez règler vos démarches suivant les règles de la modération: Desormais, évitez les méchans: la vertu la plus pure se tache avec eux, et l'on doit plutôt les fuir que de les combattre. Pour monsieur Valincourt, son affaire est embrouillée: il voudra bien me donner des éclaircissemens plus amples en présence de son adversaire.» Le magistrat parla de Dolsans à la marchande de modes; on vit qu'il n'ignorait rien. Enfin il vint à Fanchette: il aprouva sa conduite en tout: «Vous ferez, mademoiselle, lui dit-il, un modèle pour votre sexe, et tous les parens doivent demander au ciel des filles qui vous ressemblent.»

Ces mots étaient à peine achevés, que l'on annonça le comte d'A**, le marquis de C** et le modeste Apatéon. Leur étonnement ne fut pas médiocre, lorsqu'ils aperçurent, en entrant, la nombreuse assemblée qui les attendait. Apatéon, surtout, voyait dans chacune des filles que la marchande avait amenées, des témoins de la violence qu'il avait faite à la jeune Agathe. Le magistrat entretint quelque tems en particulier les trois coupables: on les vit rougir et pâlir tour à tour. Mais surtout rien n'égalait le comique de la rampante figure d'Apatéon, lorsqu'il vit toutes ses noirceurs dévoîlées, et prêtes à être exposées au grand jour: Il avait les mains jointes; le corps panché; le regard éperdu; poussait de douloureux soupirs; levait les yeux au ciel avec l'expression de la rage et du desespoir; les ramenait tristement sur Fanchette; retenait ses larmes; répondait en s'inclinant jusqu'à terre le plus benignement qu'il était possible: Mais toutes ses grimaces devenaient inutiles; il était démasqué.

Fanchette entendit avec autant de satisfaction que de surprise, le magistrat ordonner au marquis de C** de remettre à Lussanville le portrait, et l'autre présent qu'il avait ravi. Ces choses, imprudemment montrées à l'asiatique, servirent à donner des lumières au magistrat lui-même: il le fit entendre à la jeune Florangis; mais sans entrer dans aucun détail. L'étonnement de Fanchette augmenta bien davantage, lorsqu'elle aperçut à ses genoux ses deux fiers ravisseurs, qui la priaient de choisir l'un d'eux, et de recevoir sa main et sa foi. Ils n'avaient pu revoir ce pied enchanteur, et tous les attraits de Fanchette, auxquels sa parure donnait un éclat qui les éblouit, sans brûler de nouveaux feux. «Une pauvre orfeline, leur répondit la jeune personne, ne porte pas ses vues si haut, messieurs.» Et présentant la main à Lussanville: «Voila celui qui m'a choisie le premier, et que je préfère à tout l'univers: il m'aime, j'en suis sure; il m'estime, et surtout il est vertueux.» Et le pauvre Philothès-Philogunes Apatéon pleurait à chaudes larmes. «Qu'exigez-vous d'eux, mademoiselle, dit le judicieux magistrat?—Qu'ils m'oublient, monsieur, répondit Florangis: Je leur pardonne: puissent-ils changer; choisir parmi leurs égales une compagne aimable, et vivre heureux avec elle! Pour monsieur Apatéon, je me rapelerai toujours qu'il fut l'ami de mon père, et qu'il eut des bontés pour moi. Quel est l'homme qui peut dire, au bout d'une longue carrière, que sa vertu ne s'est jamais démentie! Je me trouve heureuse, puisse-t-il l'être aussi!» Le magistrat donna de grandes louanges à des sentimens si généreux, et congédia la belle Florangis, Lussanville et leurs amis, après s'être fait donner des lumières sur ce qui concernait Valincourt.

CHAPITRE XLIX
Fanchette recouvre sa mule bleu-céleste.

On se rappelle sans doute que l'asiatique avait été témoin de la délivrance de Lussanville. A peine eut-il parfaitement connu que le marquis et le comte, fiers de leur crédit et de leur naissance, substituaient au devoir, le plaisir; au juste et à l'honnête, la satisfaction de leurs passions effrénées; qu'il forma le dessein de rompre avec eux: il vendit la petite maison que son amitié naissante lui avait fait acquérir, enjoliver, habiter dans le voisinage de celle de monsieur de C**, et revint à paris.

Toujours occupé de Fanchette, qu'il ne pouvait découvrir; sûr, d'ailleurs, que Lussanville est en liberté, il souhaita d'éteindre un amour sans espérance. Telles étaient ses dispositions, lorsqu'il reçut en un même jour, de pondicheri, la nouvelle, impatiement attendue, que le gouverneur, auprês duquel il était injustement accusé de faire un commerce illicite, et d'avoir entretenu, avec le commandant de madrass, une intelligence dangereuse, avait reconnu son innocence, écrit en cour des lettres qui détruisaient les accusations qu'il avait portées contre lui; rétabli son honneur dans la colonie, et permis l'embarquement de toutes ses richesses: de l'orient, l'avis que trois de ses vaisseaux, richement chargés, venaient d'entrer dans le port: de son procureur à paris, que toutes les affaires qu'il y avait laissées à son départ étaient enfin accommodées, les saisies levées, les decrets purgés, et que l'assurance d'un entier paiement, qu'ils n'eussent osé demander, lui fesait des amis de tous ses créanciers. Tant de bonheur aurait été bien plus doux, s'il eût eu, pour le partager, son fils, sa malheureuse famille, ou cette jolie Florangis, qu'il croyait nièce de la marchande de modes; mais il ne laissa pas de s'en réjouir beaucoup avec le bon instituteur.

Les raisons qui lui firent publier sa mort, il y avait trois ans; cacher à ses anciennes connaissances son arrivée à paris, et changer son nom, venaient de cesser; il sortit pour se montrer à ceux qui furent autrefois liés avec lui. Sa première visite fut chez monsieur Delaunage, ce vieillard voisin du père de Fanchette; qui voulait la rendre maîtresse chez lui et la marier; qui fit des présens qu'on renvoya; qui venait de vendre son fond à Satinbourg. La surprise du vieux marchand fut extrême; dans le premier moment, il ne voulait en croire ni ses yeux ni son ami. Enfin, convaincu qu'il voyait monsieur Rosin, il l'embrasse tendrement, lui demande des nouvelles de sa femme, de son fils...

«Elle est morte, intérompit Rosin; et mon fils est perdu.—Perdu!—Oui, perdu dans paris, où je l'avais envoyé. Hêlas! toutes mes recherches et celles de son gouverneur, ont jusqu'à présent été vaines.—Mais on ne se perd pas de la sorte: vous le retrouverez. Par le bon ordre qui règne dans cette grande ville, on découvre ce qui s'y passe de plus secret.—Vous me rendez un peu d'espérance.—Votre nièce a du montrer bien de la joie de votre retour?—Ma nièce! eh! pouvez-vous m'en donner des nouvelles?—Vous ne l'avez pas encore vue!—Et ne sais où la prendre.—Ah! quel plaisir pour tous deux! c'est une merveille que votre nièce: une fille... Si le jeune Satinbourg était ici... Il ne tarit pas sur son éloge: demain...—Et si vous voulez m'obliger, que ce soit dês aujourd'hui.—Ainsi que vous, je ne sais plus où la prendre: on parle d'un couvent... Satinbourg dira tout cela; et nous ne pouvons le voir que demain. Mais votre nièce va vous offrir l'image vivante de votre sœur, lorsque, dans son printems, ses grâces, son éblouissante beauté lui soumettaient tous les cœurs.—Vous éloignez le moment de la voir, et vous augmentez l'envie que j'en ai. Elle est, dites-vous, belle comme sa mère?—Je crois qu'elle la passe.» Et Rosin tressaille. Il se dit à lui-même: Ma nièce ressemble à la belle Fanchette... elle a tous les traits de ma sœur: elle me tiendra lieu de fils, de maîtresse... et puisque dans le monde, il existe une puissance qui rendra légitimes les sentimens qu'elle m'inspire, je suis riche, j'en profiterai. «A demain, monsieur Delaunage?—Dês le matin nous irons ensemble chez Satinbourg; une jeune épouse, je m'en souviens encore, fait dormir tard; nous le surprendrons au lit; vous vous ferez connaître...—Ce Satinbourg est marié?—Il vient d'épouser l'amie de votre nièce.—Ah! cela me soulage.—Vraiment ce n'est qu'à son corps défendant...»

Une visite survint au vieillard: et Rosin, transporté de joie, le quitta.

Le lendemain, la nuit n'avait pas encore fait place au jour, que Rosin s'éveille, s'habille, prend la jolie mule bleu-céleste qu'il avait enlevée à Fanchette, et vole chez Delaunage. Le vieillard fut surpris de le voir si matin. «Voulez-vous donc intérompre, lui dit-il en riant, de jeunes époux lorsqu'à peine ils commencent à gouter un sommeil bienfesant, qui répare leurs forces épuisées? Il n'est pas tems encore. Attendons.—Que voulez-vous? répondit Rosin: je brûle d'impatience: j'ai perdu tout ce qui m'est cher, un fils mon unique espérance; une maîtresse toute belle, sage au milieu des enlèvemens; le vrai phénix en un mot; si séduisante... cette jolie chaussure l'a parée...—Mademoiselle Florangis, dit froidement Delaunage, ne le cède pas encore à votre phénix pour cet attrait-là... Vous allez en juger.»