Les deux amis s'entretinrent durant quelque tems de leurs affaires, de la fortune de Rosin, de ses avantures. «Vous ne donnates point de vos nouvelles à ce pauvre Florangis? disait Delaunage.—J'écrivis plusieurs fois; mais je ne reçus jamais de réponse: ce fut indirectement que j'apris leur mort. J'ai su depuis que, de plusieurs vaisseaux qui portaient de mes lettres, le premier fit naufrage, et les autres furent pris par les anglais.—Il me paraît que dans ces climats éloignés, la fortune s'est lassée de vous être contraire?—Comme vous le savez, je quittai paris avec quelques débris de ma première fortune: ce fut un crîme aux yeux de mes correspondans: on m'accusa de mauvaise-foi: on tâcha de flétrir ma réputation: on fit des poursuites; et tout le poids de la haîne tomba sur moi: je l'avais prévu et souhaité: Florangis était vertueux, mais pusillanime; ma sœur s'affectait trop; j'aurais voulu, au prix de la moitié de mon sang, leur épargner les maux qu'ils ont soufferts. Je plaçai avantageusement mes fonds et j'eus un emploi d'écrivain sur le vaisseau qui me transportait. Arrivé à pondicheri, je tins les livres d'un fameux négociant, et j'eus en même-tems la liberté de trafiquer pour mon compte. Tout me réussit: je gagnai la bienveillance de mon commettant, pour le bon ordre que je mis dans ses affaires: les miennes florissaient: au bout de quelques années il m'associa avec lui. Tout n'en alla que mieux; parce que je devins plus hardi, et que le bonheur continuant à me seconder, notre fortune doubla en três-peu de tems. Mon associé mourut: les anglais prirent pondicheri: j'avais rendu des services d'importance, avant la déclaration de guerre, à divers commerçans de cette nation; ils m'en témoignèrent leur reconnaissance, dans la desolation publique, en me fesant rendre toutes mes richesses: je fus le seul à quî la guerre, pour le moment, ne fit point de tort. Mais cette faveur pensa causer ma perte dans la suite. Dês que la paix fut rétablie entre les deux nations, les envieux que mon bonheur m'avait faits, ne manquèrent pas de me noircir auprès du nouveau gouverneur. L'orage de jour en jour grossissait sur ma tête: le danger devenait pressant: je songeai à mettre en sureté ma vie avec une partie de mon bien; et craignant que mon fils, que je venais d'envoyer à paris, ne fût arrêté, je renouvelai à son gouverneur la défense de paraître parmi nos connaissances. La haîne de mes ennemis s'envenima au point, que pour m'y soustraire entièrement, je fis publier ma mort; tout le monde la crut jusqu'à mon fils; son guide savait seul mon secret. Valincourt (c'est le nom que je lui fais porter) aimait lorsqu'il aprit cette nouvelle: il disparut quelque tems aprês, et l'objet de sa tendresse même ignora quel était son sort. Le conducteur que je lui avais donné, me rejoignit, m'aprît cette fâcheuse nouvelle: je fus au desespoir. Nous revînmes tous deux en france, avec ce que je pus emporter de mes richesses. Aujourd'hui tout a changé; on me rend justice à pondicheri; et si je retrouvais mon cher Valincourt, aussi-bien que ma nièce, je n'aurais plus rien à desirer.»
Lorsque Rosin eut fini son récit, il était l'heure de se rendre chez Satinbourg; il part avec Delaunage. Mais les jeunes époux sont déjà sortis: on nomme le couvent de Fanchette; ils viennent de s'y rendre. Les deux amis y volent. L'aimable Adélaïde paraît seule, pour leur apprendre que Satinbourg et sa jeune compagne n'ont fait que passer. Delaunage demande Fanchette. La jeune religieuse crut la devoir celer. Rosin était vivement frapé des grâces de la charmante sœur: son cœur facile à s'enflâmer s'intéressa pour elle: il l'entretint quelques momens, et lui dit des douceurs. Adélaïde le considérait; quelques traits, un son de voix qu'elle crut reconnaître, fixaient son attention. Rosin, charmé, lui dit: «Comment a-t-on pu se résoudre, madame, à ensevelir tant d'attraits dans un cloître?—Ensevelie! moi!... j'en serais au desespoir.—Vous n'êtes pas...—Si.—Et...—Dans deux jours... Vous connaissez monsieur Satinbourg; dans deux jours vous saurez tout.—Ah ciel!... Madame, j'aimais une jeune personne toute belle que j'ai vue deux fois... j'en devins éperdûment amoureux dês la première... mais vous l'égalez. Cette mule fut à elle.—Voyons... Mais... Je crois...—Il faut me la rendre?—Venez la reprendre demain.» Rosin fut ravi que ce bijou lui fournît un prétexte de revoir la jolie cloîtrée: il y consent, et sort avec le vieux marchand.
Adélaïde, en voyant la mule mignone, présuma qu'elle ne pouvait apartenir qu'à Fanchette. Mais comment se trouvait-elle entre les mains d'un homme connu de Satinbourg? Elle vole auprês de son amie, qu'elle ne nomme plus, que son aimable sœur: elle lui rend compte de ce qui vient de se passer, et lui présente la mule: Fanchette la reconnaît avec surprise; raconte comment et dans quelle occasion elle l'a perdue, cherche la semblable, la retrouve, et les chausse. Les deux tendres amies s'épuisèrent en conjectures. Deux heures aprês le même sujet les occupait encore; et la jeune Agathe paraît.
CHAPITRE L
Nouvel enlèvement.
Ma chère Florangis, voici bien d'autres embarras: un oncle, dont jamais je n'avais entendu parler, tombe des nues pour venir nous tourmenter...—Que m'aprens tu, chère Agathe!—Oui, votre oncle, un monsieur Rosin: monsieur Delaunage qui nous quitte, vient de nous aprendre cette nouvelle.—Ciel! quel bonheur inattendu!—Réjouissez-vous!... vous ne savez pas encore...—Ah! que je le voie seulement.—Gardez-vous en bien!... Aprenez ses desseins, et que sa venue qui devrait nous causer à tous la joie la plus vive, ne nous aporte que de la tristesse. Votre oncle brûle d'envie de vous revoir: il a tout pouvoir sur vous: il ne consentira jamais à votre union avec monsieur de Lussanville...—Ah! dieu!...—Non: il a perdu sa femme et son fils unique, raporté des richesses immenses; il veut vous rendre maîtresse de toute sa fortune en vous épousant. Tels sont ses desseins.—Ma tendresse et mes larmes les feront changer.—Ne vous en flattez pas: il vous a vue, nous ne savons comment; il vous aime sans vous connaître. Il n'est qu'un moyen de vous délivrer tout-d'un-coup de mille tracasseries: monsieur de Lussanville ignore tout ceci: allons l'instruire: nous resterons chez lui tout le jour: cette nuit vous vous épouserez: demain nous irons voir votre oncle, qui n'ayant pas publié son retour assez tôt, n'aura rien à dire.» Fanchette, troublée, hésitait: Adélaïde se joignit à l'aimable Agathe, pour la déterminer.
Les deux amies sortaient pour se rendre chez la marchande de modes, d'où l'on devait faire avertir Lussanville et la bonne Néné: A la porte du couvent, un homme s'entretenait avec une jeune fille, qui prononça le nom de Valincourt: Fanchette et l'épouse de Satinbourg s'arrêtent, fixent la jeune personne: elle leur parut une de ces infortunées, qui se privent elles-mêmes du titre de citoyennes, et font à part une classe avilissante, exhalaison impure de la corruption des grandes villes: Agathe et Fanchette détournent la vue en rougissant pour elle. Cette fille était la petite Lolote, qui venait de reconnaître Rosin. Dans ce moment, les yeux du père de Valincourt rencontrent la belle Florangis. «Oui... c'est elle-même, s'écrie-t-il, elle a... voila cette jolie mule que je viens de remettre à l'aimable religieuse... Je n'ai pas encore examiné ses traits avec autant d'attention: quelle image ils me retracent!... si ç'allait être... Je ne laisserai pas échaper cette occasion de m'en éclaircir.» Ces dernières paroles frapent l'oreille de Fanchette: elle remet l'inconnu qui voulut un jour la secourir; se hâte de monter dans le carosse de place qu'Agathe avait amené; lève les portières, et par-là se livre elle-même. Le cocher, à quî Rosin eut le tems de dire un mot, suivit les ordres qu'il lui donna.
On arrête aprês un trajet fort court: la portière s'ouvre, et Rosin présente la main à Fanchette, qui se voyant dans une maison inconnue, fait un cri, et se jette entre les bras d'Agathe.
CHAPITRE LI
Obstacle qu'on n'attendait pas.
«Pardonnez, mademoiselle, dit Rosin, une petite tromperie, que l'impatience de vous connaître a seule suggérée... Calmez cette frayeur qui m'est injurieuse, mesdames: il n'est personne au monde qui plus que moi rende hommage à la vertu unie à la beauté.» Fanchette se sentit rassurée par ce discours: l'inconnu lui prit la main; elle ne la retira pas: il lui sembla que dans son cœur cet étranger occupait une place à côté de Lussanville: elle fut la première à presser Agathe de se rendre aux instances qu'il leur fesait d'entrer chez lui: la jeune Satinbourg ne pouvait revenir de son étonnement; mais le nom de Valincourt qu'elles avaient entendu donner à l'inconnu, excitait sa curiosité; elle se rendit.
«Si j'en crois mon cœur, lui dit Rosin avec attendrissement, vous êtes celle que j'ai desespéré de trouver. Le sort m'a privé d'une sœur chérie.—D'une sœur, intérompit Fanchette!... Et cette sœur?...—Je retrouve ses traits en vous. Elle se nommait Florangis; je suis Rosin.—Vous! mon oncle, vous!... C'est lui, chère Agathe!» Fanchette portait toujours avec elle la boîte qui renfermait le portrait de sa mère, et cette lettre qu'en mourant elle écrivit à son frère. «Voila, dit-elle à Rosin, l'image de celle à quî je dois le jour.» A peine il l'aperçoit, que ses yeux se remplissent de larmes: «O ma fille! s'écrie-t-il, en la pressant dans ses bras, ce n'est que de cet instant que le sort cesse de me persécuter: il m'a ravi mon fils, mais il rend à mes vœux le seul objet qui pût me consoler d'une perte si grande...—Je retrouve un père, chère Agathe... Je vais vous adorer: vous aurez un fils dans Lussanville: tous deux...—Ah! ma fille!... Quel est ce papier?—Il est pour vous. J'ai toujours respecté cette défense de l'ouvrir, que vous voyez tracée de la main de mon père.» Rosin baise l'écrit de sa sœur, et lit: