Dans quelqu'endroit du monde que tu respires, cher Rosin, indifférent ou tendre encore, il est un cœur qui t'aime, qui te desire, qui songe avec tressaillement, même dans ce moment affreux, que les mêmes flancs nous ont portés. Combien de fois la différence de nos noms ne nous fit-elle pas prendre pour de tendres amans!... Tems heureux!... O mon frère! le sang qui t'anime coule dans mes veines, mais il n'y circule plus qu'avec lenteur... Une cruelle ennemie, l'épouse, ou plutôt la mégère, de cet amant pour qui je t'avouai ma faiblesse, ne s'est pas crue assez vengée par nos malheurs qu'elle a tous causés; elle y joint le poison... c'est elle, je n'en saurais douter... dans quelques heures, je ne serai plus: ma fille perd une mère, instruite par l'expérience... Oh! que n'es-tu prês de moi! tu recevrais mon dernier soupir; tu consolerais, tu soutiendrais mon malheureux époux; tu recueillerais ma fille, tu me remplacerais auprês de Fanchette... de Fanchette!... Mon frère, mon ami, conçois-tu toute l'horreur de la situation de la pauvre Fanchette?... Je frémis, quand je songe qu'elle est belle, innocente; que je la laisse, comme je fus laissée, au milieu d'un monde corrompu, séducteur, et qu'elle peut perdre bientôt son père, dont la santé chancelante s'affaiblit de jour en jour... Au nom de dieu, des droits du sang, de notre tendre et constante amitié, cher Rosin, si tu reviens un jour, reçois dans tes bras ma fille comme ton fils; si tu le peux, fais son bonheur; protége-la du moins, défens-la contre les meurtriers de sa mère, préserve-la d'égaremens... Rosin! tu me connais: je fus insensée... mon ami, si ma fille s'était égarée, ce serait ma faute: dans ce cas même, pardonne-lui, ramène-la: ni le vice, ni le crîme ne doivent nous faire haïr nos parens ou nos amis: c'est le lâche prétexte des cœurs durs, que de se prévaloir de leurs défauts pour négliger ceux qu'ils doivent aimer... Mon frère, je te recommande le bonheur de ma fille: je te prie de le faire par tous les moyens possibles... je te l'ordonne; l'état d'anéantissement où je me trouve, m'en donne le droit: songe que cette âme immortelle, qui te fut attachée, que le poison n'atteindra pas, aura les yeux ouverts sur Fanchette et sur toi... elle lira dans ton cœur tes plus secrètes pensées... Mes douleurs cessent: une lumière surnaturelle semble m'éclairer... Mes forces s'épuisent... Rosin... Fanchette... ma fille... mon frère, qu'elle soit la tienne... et.....
Il était impossible de lire les caractères demi-formés qui suivaient. Fanchette et son oncle répandaient des larmes. Que de pensées les agitaient! Rosin lui dit:
«Eh! c'est toi, ma fille! toi! l'amante de ce Lussanville, dont la mère... Toi! qui devrais détester tout ce qui tient à cette femme abominable!... Et je me croyais injuste, lorsque le jour où je le vis te dérober au danger, je sentis que je le haïssais. Cependant, ma fille, ton bonheur est tout ce que je veux: ma sœur l'ordonne: aux dépens de mon cœur, plus à toi que tu ne penses, je le ferai.» Fanchette éperdue, immobile, soupirait et garda durant quelques momens le silence. Ensuite levant timidement les yeux sur son oncle: «Si vous le connaissiez! lui dit-elle: ah! si vous le connaissiez!—Toutes ses vertus, s'il en a, ne sont plus rien: ma fille, ce billet que toi-même viens de me remettre, les doit toutes anéantir à tes yeux, et vous séparer pour jamais.—Ah! dieu! plutôt la mort!... Lussanville est-il donc criminel, pour être né d'une mère coupable! il a tant de vertus!... Chère Agathe, écris à ma bonne: qu'elle vienne: son témoignage sera moins suspect que le mien.—Quoi! le fils de celle qui te priva d'une mère t'est si cher! un sang odieux...—Arrêtez! Ah! mon oncle! mon père! je l'aime; mais il en est si digne!... et la sœur, et le frère, l'une par l'amitié, l'autre par l'amour, ont tout pouvoir sur mon cœur: faut-il donc briser des liens si doux!—Ta mère ne vit plus! que de périls, que de malheurs celle qui t'en prive ne t'a-t-elle pas causés! fille infortunée!—Je les pardonne à mon plus cruel ennemi: et mon amant... Nous espérions jouir d'une félicité si pure! Sa sœur, que vous avez vue... dont les vœux sont dissous.—Cette fille aimable à laquelle j'ai parlé?—Elle-même. Sa sœur et le jeune Valincourt...—Le jeune Valincourt!—Vous vous troublez! on vous a donné ce nom lorsque nous sortions du couvent: le connaîtriez-vous? un jeune homme (continua vivement Fanchette) que depuis trois ans l'on croyait perdu, fils d'un riche négociant de pondicheri, l'ami de mon amant, qui...—Et c'est mon fils! et c'est toi qui me l'aprens! ô ma chère Fanchette!... Où le verrai-je?»
Rosin achevait à peine ces mots, qu'on vit paraître Lussanville, Valincourt et l'époux d'Agathe.
«Ah! mon cousin, s'écrie Fanchette, en allant au devant de Valincourt! votre père... mon oncle...» Le gouverneur du jeune homme entrait: il aperçoit son élève, il s'élance vers lui, et le porte dans les bras de son père. Que ce moment eut de douceur! «O dieu! quel heureux jour, dit Rosin, qui me réunit à ce que j'ai de plus cher!... Mon fils! mon cher fils! qui t'a donc séparé de l'ami que je t'avais donné?»
Le jeune Valincourt allait instruire son père; lui parler de la méchanceté d'Apatéon; de son amitié pour Lussanville, et peut-être d'Adélaïde: un envoyé du magistrat se présente, et l'invite à le suivre. Rosin lance un regard jaloux sur Lussanville, prie Fanchette de faire les honneurs de sa maison, et sort avec son fils.
Tandis qu'ils s'éloignent, Fanchette demandait à Lussanville pourquoi sa bonne n'était pas avec eux. «Je l'ignore, répondit l'aimable jeune-homme: mais c'est elle qui m'a fait remettre le billet d'Agathe.» Et la tendre Florangis n'est pas rassurée: elle veut absolument la voir, et prie qu'on la fasse chercher.
CHAPITRE LII
Bibi.
Rosin reçut chez le magistrat de nouvelles preuves que ses malheurs étaient cessés; des assurances de la protection du monarque pour continuer son commerce; des lumières sur les crîmes d'Apatéon. Au retour, l'amant d'Adélaïde épancha son âme dans le sein paternel. Rosin, surpris de l'embarras avec lequel il s'exprimait au sujet d'Adélaïde, arracha son secret à demi: il ne put se défendre de ressentir au fond de son cœur une joie secrète, et des espérances.
Lorsqu'il rentra, Fanchette venait d'accompagner Agathe chez sa mère. [Et ce fut ce jour-là, cher lecteur, que l'éditeur de cette véritable histoire vit Fanchette chez la marchande de modes, et que son joli pied fut pour lui la divine Clio. On essayait à cette belle fille sa parure pour le lendemain: celle qui nomma Fanchette était la jeune Agathe; celui qui la caressait, monsieur Satinbourg.] Rosin ne pouvait plus vivre sans elle; il y vole avec son fils. En la voyant si belle, son cœur palpita de plaisir. «Ah! mon fils! dit-il bas à Valincourt, voila l'objet qui devait te charmer: faut-il que Lussanville te l'enlève!» Le jeune-homme surpris, répondit en soupirant: «C'est assez d'un malheureux! faites la félicité de ma cousine. J'aime, vous le savez... Mon père! je vous ai découvert mon secret: tout dépend de vous...—Comment!—Quel autre que mon père aurait pu me forcer d'être heureux?» Rosin l'entendit, et tous ses projets s'évanouirent. «Vous le serez, mes enfans, s'écrie-t-il...» Et dans le moment, Lussanville, que Fanchette avait prié de s'informer de Néné, vint lui dire que lui-même et ses gens n'avaient encore pu la découvrir.