Fanchette, à cette nouvelle, ne put retenir ses larmes... O quel prix la sensibilité, la tendre reconnaissance donnent à la beauté!... Rosin disait: «Comme elle aurait aimé sa mère!» Lussanville: «Comme elle aimera son époux!» Rien ne put la consoler. Mais on n'avait garde de trouver la gouvernante; qui, dans les lieux où elle était, ne s'occupait que des intérêts de sa chère Florangis, que son amant, son oncle et Valincourt reconduisirent à son couvent.
La vue de la belle Adélaïde, qui vint recevoir Fanchette, diminua dans Rosin son antipatie pour Lussanville. Il aurait été flaté de la double alliance, sans le crîme d'une mère odieuse. Car, dans ses principes, le malheur d'Adélaïde était moins que rien, et les perplexités de son fils un enfantillage: mais madame Lussanville lui fesait horreur. Cependant, touché de l'amitié que lui montrait le jeune-homme, pressé du desir de faire le bonheur de sa nièce; de donner à son fils une épouse toute belle, et aussi riche qu'il avait apris que le serait la jeune religieuse, il signa, quoiqu'avec répugnance, le contrat de Fanchette, que le notaire venait d'aporter. L'aimable fille lui montrait combien elle était touchée de sa bonté. Il soupira: il cédait deux objets qui l'avaient charmé: tant de générosité ne demeura pas sans recompense.
Tous trois, aprês avoir pris congé des deux jeunes amies, sortaient du couvent: le jour finissait, et les rues desertes, voisines de ce monastère, n'étaient point encore éclairées: deux femmes, qui marchaient fort vite et d'un air effrayé, passent tout prês d'eux. L'une heurta violemment Lussanville qu'elle ne voyait pas: A peine l'amant de Fanchette eut ouvert la bouche, pour lui faire quelques excuses, que la jeune personne se jette dans ses bras, en s'écriant: «Ah! mon frère!» Lussanville et Valincourt même demeurent immobiles d'étonnement, en reconnaissant la voix de Bibi, que Lolote accompagnait.
«Est-il possible!—Mon frère!—Qui l'aurait pensé!—Un perfide...—Tu respires!...—abusant de ma confiance...—Apatéon!—Lui-même. Il me persuada de feindre une agonie, et tandis qu'il éloignerait ma mère, de me laisser enlever.—Qu'espérais-tu, grand dieu!—D'être réunie à Valincourt: il m'en avait flatée... le traître!... il m'a cruellement trompée... il ne travaillait que pour lui: mais le scélérat n'a rien obtenu: ensevelie toute vivante, mon desespoir même m'a soutenue. Aujourd'hui, je ne sais par quel coup du sort, je me suis vue abandonnée d'un vieux geolier qu'il m'avait donné: je l'ai attendu jusqu'au soir inutilement: je me suis cru condannée à périr de faim. Je vais à la porte de ma prison: je vois avec surprise qu'elle n'est point fermée: je sors; rien ne s'opose à ma fuite: parvenue dehors, j'ai aperçu cette jeune personne, et l'ai priée de me conduire au couvent de ma sœur.»
Mes lecteurs sentiront quel effet dut produire cet étonnant récit sur Lussanville et Valincourt. On rentre dans le couvent avec Bibi et Lolote même, que Lussanville reconnut avec plaisir. La surprise d'Adélaïde et de Fanchette ne se peut décrire. La joie succéda: Bibi trouva deux tendres sœurs. Cette jeune personne, en croissant, était embellie: et Rosin se dit en lui-même: «Pour le coup, celle-ci n'a point d'amant; elle sera pour moi.» Cependant il n'ignorait pas ce qui s'était passé: mais on a du s'apercevoir qu'il estimait la vertu, la beauté, et non des chimères: ce fut une raison de plus pour offrir sa main à Bibi. Il tressaillit: puis tout-à-coup, l'idée de sa sœur expirante vint modérer sa joie. Lussanville, de son côté songeait à s'acquitter avec Lolote: il offrit de payer sa pension dans le couvent, au cas qu'elle voulût y rester, et de l'établir un jour.
Mais l'instant où tous ne doivent plus rien avoir à desirer, s'aproche. Le voîle va tomber, et déja le scélérat est puni.
CHAPITRE DERNIER
Plus heureux qu'on ne pense.
Trois jours s'étaient écoulés depuis le triomphe de Fanchette chez le magistrat. Ils se passèrent comme on l'a vu; et furent employés aux préparatifs du mariage de Fanchette avec Lussanville; à tout disposer pour la sortie d'Adélaïde; à s'inquiéter, se chercher, se retrouver, se reconnaître; à s'aimer, à se le dire, à se répéter mille fois qu'on s'aimerait toujours; à caresser Agathe; à l'entendre vanter son bonheur; à faire mille questions à Bibi, à la consoler, en lui promettant un mari; et cent autres choses qu'il serait trop long de raporter.
Enfin l'on vit paraître le quatrième (c'était celui de l'union desirée) et Lussanville, Rosin, Valincourt, suivis d'un nombreux cortége, se présentent à la porte du couvent. La supérieure amène Fanchette richement parée, éblouissante comme le soleil, et plus touchante, plus belle encore que brillante. Elle la remet entre les bras de son époux. L'aimable jeune-homme donna quelques momens à jouir de sa délicieuse situation. Ensuite se tournant vers la religieuse: «Madame, lui dit-il, ce n'est pas encore tout, je vous prie de lire ceci (un huissier présenta l'arrêt) et de me rendre ma sœur. Je laisse à votre maison tout ce qu'elle aporta lors de son entrée chez vous: je ne veux qu'elle.» La supérieure ne pouvait revenir de son étonnement: elle demanda du tems pour délibérer avec les anciennes: Lussanville était pressé; il ajouta, que le jour même, il ferait remettre à la supérieure le fonds des 1000 l. de pension dont la sœur devait jouir. On se consulte; l'article de la pension touche ces bonnes filles; on décide qu'Adélaïde sortira sur le champ. Lorsqu'on fut l'avertir, elle avait déjà repris les habits de son véritable état. Les religieuses l'accompagnent jusqu'au tour: Bibi la suit: on les embrasse: elles sortent. Et nulle expression ne peut rendre quelle fut la joie de Rosin, lorsqu'il pressa la main de la jolie Bibi.
L'on venait d'arriver chez l'oncle de l'aimable Florangis, d'où l'on devait se rendre au pied des autels: Fanchette demandait sa bonne, et montrait la plus vive inquiétude, lorsqu'on entendit dans la cour le bruit d'une voiture: c'était celle de monsieur Apatéon: on en voit descendre Néné: «Et vite, mes chers enfans, dit-elle à l'aimable Florangis, à Lussanville, à Rosin, qu'elle reconnut, qu'elle embrassa, mais qu'elle n'avait pas le tems d'intéroger: Et vite; il n'y a pas un moment à perdre: venez être témoins des derniers instans d'un malheureux que les remords déchirent.» Et tout de suite elle leur aprend que la veille Apatéon l'avait envoyé chercher: qu'elle n'avait pu le voir sans être touchée jusqu'aux larmes. «Il est blessé, mes enfans, ajouta-t-elle: les scélérats auxquels il s'était associé pour vous persécuter, et qu'il voulait justifier à vos dépens, l'en ont puni: le comte d'A** et lui se sont fait des reproches devant le magistrat: en sortant, d'A** et le marquis de C** se sont réunis contre un vieillard trop ami de son corps pour s'être jamais battu, et qui refusait de mettre l'épée à la main: ces deux misérables, non contens de l'assommer à coups de canne, ont eu la lâcheté de se servir de leurs armes contre un homme qui demandait la vie à genoux. Les coupables sont arrêtés; il faudra tout leur crédit pour les tirer de là. J'ai passé la nuit à consoler le moribond: il se reproche des crîmes affreux, qu'il veut avouer devant vous: Courons, ma chère fille: je lui crois des desseins favorables pour votre fortune: il vous demande...» L'aimable Florangis caressait sa bonne: dans ce moment, elle n'était sensible qu'au plaisir de la revoir. Ensuite elle s'attendrit sur le sort d'Apatéon, et donna des larmes à son infâme persécuteur. O vertu des cœurs tendres, précieuse sensibilité, doux apanage d'un sexe enchanteur, une larme que tu fais répandre, est au-dessus des victoires des héros... Lussanville et Valincourt lui-même sont émus: Rosin, que son fils avait instruit des forfaits du dévot, bénit le ciel qui s'est chargé de le venger, présente la main à Bibi d'un air satisfait; l'on part, l'on vole, et l'on arrive.