Quel spectacle, grand dieu! que celui qu'offre un mourant, dont la vie fut un tissu d'horreurs, qui n'a, pour se rassurer contre un avenir terrible, pas même le triste avantage de l'incrédulité! auquel sa conscience ne présente que des jeunes filles forcées, trompées, séduites, abandonnées au desordre; des innocens oprimés, et tous les crîmes! Le découragement, l'effroi, le desespoir le tourmentent plus que sa maladie même: il souffre des maux infinis. Tel était Apatéon.
«Aprochez, Fanchette, dit-il, d'une voix éteinte, ô vous que j'ai tant offensée... plus que vous ne le croyez encore... Quoi! Adélaïde!... sa sœur!... Rosin!... Je bénis l'être suprême de ce que vous êtes tous ici:... ma confusion en sera plus grande... mais peut-elle égaler mes forfaits?... Fanchette, et vous-même, Lussanville, venez... Mes chers enfans, je vous ai fait prier de me rendre cette visite, pour vous demander pardon... Vous allez frémir... Mais voyez ma douleur, mes remords et mes larmes; et si quelque jour le vice se présentait à vos yeux sous une forme séduisante,... rapelez-vous ma funeste fin... Je fus vertueux tant qu'un père sage guida mes premières années. Je le perdis... Hé! que ne le suivis-je au tombeau[ [43]!... de faux amis, de pernicieux conseils me corrompirent: en peu d'années je surpassai mes maîtres... Mais comme mon extérieur avait toujours été réglé, je n'en changeai pas: j'en imposais aux hommes; j'entrais ainsi dans d'honnêtes familles, où je portais le desordre et ma corruption... Que de filles précipitées dans le crîme presque sous les yeux de leurs mères! enlevées, entretenues, dans des maisons que mes richesses me permettaient d'avoir!... Tant que je fus jeune, inconstant et volage, je gardais peu la même maîtresse: alors ces malheureuses passaient en d'autres mains, et souvent de là, au dernier degré du vice, à l'affreuse prostitution... Cependant le ciel ne permit pas toujours que je souillasse l'innocence: j'échouai auprês de vous, Adélaïde... vous vous êtes faussement cru la victime de ma brutalité... vous vous troublates... vous perdites l'empire sur vos sens égarés; revenue à vous-même, vous vous crutes avilie... Il n'en est rien, croyez-moi, quoique j'en sois indigne; la vérité seule demeure[ [44].» Et Valincourt, dans ce moment terrible, poussant un cri de joie, est aux genoux de son amante, sur laquelle auparavant il n'osait lever les yeux. «Je t'adorais et je t'estimais, ma chère Adélaïde, lui dit-il: mais en me nommant ton époux, je t'aurais vue rougir...—Relève-toi, pauvre imbécile! intérompit Rosin: ne vois-tu pas que tu dis des sotises?—Belle et vertueuse Florangis, continua Apatéon, vous, qui durant un tems me crutes votre protecteur, aprenez... je vais vous faire horreur... C'est moi, qui n'ayant pu me faire écouter de votre mère, donnai des avis anonymes à monsieur de Lussanville, que je crus mon rival, et le combatis sans péril, secondé que j'étais du malheureux qui le suivait et que j'avais gagné... Je ne m'en tins pas là; j'occasionnai la ruine de vos parens, pour obliger votre mère à se livrer à moi, je n'y pus parvenir; de rage, j'avançai ses jours... et fus tourner les soupçons sur madame de Lussanville...—O monstre! s'écrient Rosin et l'amant de Fanchette!» et cette aimable fille dans les bras de Néné fondait en larmes: Valincourt regardait Adélaïde, en soupirant. «Ce n'est pas tout, reprit Apatéon: Je m'introduisis chez madame de Lussanville: j'y reconnus le jeune Rosin: je résolus de le perdre adroitement; et je n'aurais que trop facilement réussi, si le vertueux magistrat devant lequel nous avons paru, n'eût été aussi bon que j'étais méchant... Je voulus séduire Adélaïde; j'enlevai Bibi; je vis sans pitié mourir leur mère de regret d'avoir fait le malheur de l'une de ses filles, et perdu l'autre... O Fanchette! le crîme affreux qu'il me reste à confesser fut inutile: j'abusai de votre confiance, de mon pouvoir, de votre jeunesse, de votre heureuse innocence: le ciel sauva votre vertu comme par miracle; Néné ne fut que son instrument... n'oubliez jamais cette grâce... Pour réparer mes crîmes, autant qu'il est en moi, je vous laisse tout mon bien: recevez, je ne dis pas un don, mais la restitution trop due de ce que je vous ai fait perdre.—Oui, monsieur, répondit vivement Néné (transportée de plaisir de voir Fanchette plus riche que son amant lui-même), elle le reçoit. Ah! je le vois bien, vous étiez bon, ce sont les méchans qui vous ont gâté.» C'est ainsi qu'un trait de générosité captive les âmes simples et droites. Apatéon répondit en sanglotant: «Mais qui lui rendra son père, que je lui ravis, lorsque ses attraits naissans eurent excité mes criminels desirs!...»
L'ange de la mort semblait attendre l'aveu de ce dernier forfait, pour fraper sa victime: une faiblesse survint à l'infâme, dans laquelle il expira; bien moins malheureux sans doute qu'il ne le méritait. Tous étaient saisis d'horreur. «Qui l'aurait dit, s'écria Néné!» Rosin vint embrasser Lussanville, et lui ouvrit son cœur sur son injuste haîne qui venait de cesser, sur les sentiments que lui inspirait Bibi: le même jour fut pris pour cette union et celle de Valincourt avec Adélaïde: on essuie les larmes de la belle Fanchette, et l'on sort pour se rendre au temple.
Enfin il s'accomplit cet hymen, dont un vertueux amour alluma le flambeau: des sermens sacrés unirent Fanchette à Lussanville: cette fille charmante donna ce que tant de fois on voulut lui ravir. Quelques jours aprês Adélaïde épousa son amant, et Bibi s'unit avec Rosin. On partagea également la succession du financier: celle d'Apatéon fut à Fanchette, qui reçut encore de son oncle un présent considérable. La jeune Agathe et son époux ne furent pas oubliés; mr et mme de Lussanville leur abandonnèrent quelques-uns des biens d'Apatéon: exemple rare dans tous les siècles, où chacun garde ce qu'il a! Mr Kathégètes, touché de la conduite de Néné, voulut la tirer de l'oprobre du célibat, et lui fit porter son nom: Tout le monde nagea dans la joie[ [H]. C'est ainsi que l'amour et la fortune se réunirent pour recompenser la vertu[ [45].
[H]: Fanchette prit soin de Lolotte, qui, docile aux leçons de son aimable bienfaitrice, aime toutes les vertus qu'elle lui voit pratiquer.
NOTES:
PREMIÈRE PARTIE.
[1] Une montagne en mal d'enfant On ne traduira pas le latin lorsque le texte indiquera le sens.
Jetait une clameur si haute,