Le sensible Restif, en dépit de la fréquente école buissonnière qu'il faisait aux beaux jours d'été, étudiait de son mieux pendant l'hiver à l'école de maître Jacques à Vermenton. A peine sut-il lire couramment qu'il fut pris d'une fièvre intense de savoir, et comme les braves femmes du village, les ouvriers de la ferme s'extasiaient devant la facilité et l'ardeur savante du petit Nicolas qui récitait tout haut ses lectures au premier venant, son père le mit en pension à Joux où il ne resta que peu de temps, y ayant pris la petite vérole dont il faillit mourir.

A peine rétabli, il fut décidé qu'un cousin de Nicolas, Jean Restif, avocat à Noyers, une des lumières de la famille, viendrait interroger l'enfant et déciderait de sa vocation d'après les aptitudes qu'il lui reconnaîtrait. Ce Jean Restif, homme respectable et d'une austère vertu (selon les termes mêmes de M. Nicolas), arriva pour la fête de Sacy, mis plus que simplement, un vieil habit de drap gris, ses souliers coupés à cause des cors aux pieds, et il se prit aussitôt à interroger son petit cousin: «Que lisez-vous?—La Bible, monsieur l'avocat, et mon père nous la lit tous les soirs[ [U-13].» Et voici le jeune homme bavardant avec son grand cousin Jean, lui faisant part de ses remarques sur la Bible, contant ses autres lectures, émettant ses idées avec timidité d'abord, puis avec une grande assurance, tant et si bien que lorsque le brave père de Restif demanda à l'austère examinateur: «Que pensez-vous... en ferai-je un laboureur?» celui-ci répondit: «Non!»—«En ferai-je un prêtre comme son aîné?»—«Moins encore, répondit le juge, il aime les femmes; comme la pauvreté, qui n'est pas vice, tient les pauvres toujours à la veille d'être fripons, ce penchant à l'amour peut devenir néfaste; donnez une solide instruction au petit cousin, puis après nous verrons.»

[U-13] Les Restif (d'après une note de M. Assezat) avaient, lors de la Réforme, embrassé la religion protestante. Une partie de la famille s'était expatriée lors de la révocation de l'édit de Nantes; l'autre, à laquelle appartenait la branche dont sortait notre auteur, était revenue au catholicisme lors des Dragonnades. On y avait cependant conservé, comme on le voit, l'une des plus caractéristiques habitudes du protestantisme, la lecture de la Bible.

Nicolas fut, en conséquence, conduit par le coche à Paris, chez l'un de ses frères d'un premier lit, l'abbé Thomas, précepteur chez les jansénistes de Bicêtre; il y fut nommé «frère Augustin» et porta la soutane et le camail comme tous les petits curés de l'endroit. Le voici donc au sortir de la vie ensoleillée des champs, claustré dans la monotonie des exercices religieux, n'ayant pour toute lecture que des œuvres jansénistes telles que les Provinciales, les Essais de Nicole, la Vie et les Miracles du diacre Pâris, ouvrage d'une gaieté douteuse pour un adolescent plein de pétulance et d'imagination. Par bonheur, à ce qu'il raconte, quelques sœurs firent tout au monde pour perdre son âme, et il laisse sous-entendre qu'il put prendre sa revanche des coups de férule de l'abbé Thomas en goûtant le bonheur dans les bras des tendres Mères.—L'exil de Nicolas dura peu, les jansénistes de Bicêtre furent persécutés et dispersés et «l'ex-petit prêtre Augustin» revint en Bourgogne chez son autre frère, le curé de Courgis, un brave et saint homme adoré de ses ouailles.

Restif de la Bretonne approchait alors de sa quinzième année et dès ce moment nous voyons les événements de sa vie se précipiter et ses aventures amoureuses naître et se succéder avec une rapidité qui semble défier l'analyse, tant ces amours et amourettes innombrables foisonnent de détails. Restif a tissé avec sa propre existence le canevas de plus de cent romans et écrit un millier de contes et nouvelles, vécues par lui-même, selon le mot du jour. Qu'on juge de la discrétion qui nous est recommandée, de la concision dont il nous faut faire preuve dans ce modeste avertissement au Pied de Fanchette qui ne peut être qu'une brève causerie familière.

Voici d'abord Jeannette Rousseau, la fille du notaire de Courgis, le grand amour idéal qui poursuit Nicolas à toutes les étapes de son existence passionnée; cette Jeannette dont il rêvait encore avant de mourir et sur laquelle il écrivit ces lignes: «Jeannette Rousseau, cet ange sans le savoir, a décidé mon sort. Ne croyez pas que j'eusse étudié, que j'eusse surmonté toutes les difficultés parce que j'avais de la force et du courage. Non! je n'eus jamais qu'une âme pusillanime, mais j'ai senti le véritable amour. Il m'a élevé au-dessus de moi-même et m'a fait passer pour courageux, j'ai tout fait pour mériter cette fille dont le nom me fait tressaillir à soixante ans après quarante-six ans d'absence... Oh! Jeannette, si je t'avais vue tous les jours, je serais devenu aussi grand que Voltaire et j'aurais laissé Rousseau loin derrière moi, mais ta seule pensée m'agrandissait l'âme, ce n'était plus moi-même, c'était un homme actif, ardent, qui participait au génie de Dieu.»

Après cette Jeannette tant chantée, voici Marguerite, la servante de son frère le curé, puis la céleste Colette, la Mme Parangon, femme de l'imprimeur d'Auxerre[ [U-14], où Restif fit son apprentissage vers la seizième année, et plus tard la célèbre Septimanie, comtesse d'Egmont, Zéphire la charmante grisette, tour à tour vêtue d'indienne et de taffetas rose, Sara, Suadèle, Henriette et tant d'autres, sans compter les mésaventures du mariage de notre héros avec Agnès Lebègue. Comment narrer une existence si pleine d'épisodes et d'aventures incroyables, si remplie, si touffue! Ce serait refaire les Confidences de Nicolas ou dépasser en étendue et en intérêt peut-être les Mémoires du charmant aventurier Casanova; mais reprenons notre récit hâtif.

[U-14] La famille de cet imprimeur existe encore à Auxerre, et il y aurait ici indiscrétion à révéler le nom de Mme Parangon.

Restif ne resta pas de longues années chez son frère le bon curé de Courgis. En juillet 1751, il fut reçu comme apprenti chez un grand imprimeur d'Auxerre dont il déguisa le nom à l'aide d'un terme typographique en l'appelant M. Parangon. Cette période de sa vie, de 1751 à 1755, où il vint à Paris, reste assez obscure; sa passion pour Mme Parangon et ses amourettes avec quelques belles filles auxerroises semblent remplir ces quatre années. Dans le Cœur humain dévoilé, le jeune typographe trouve le moyen de nous attendrir durant de longs chapitres sur Edmée Sévigné, Manon Prudhot, Madelon Baron, Marianne Tangis, Rose Lambelin, Fanchette, sa fiancée et autres aimables damoiselles dont nous ne saurions compter ici les aventures. Il vint à Paris par le coche en 1755 et le pauvre Nicolas commença une lutte terrible contre l'adversité, les tentations et la misère de la grande ville. Il était entré comme ouvrier compositeur à l'imprimerie du Louvre; mais la corruption des milieux qu'il fréquentait le soir après le travail ne tardèrent pas à le gangrener dans l'âme. Selon son biographe Monselet, on le rencontrait dans les caves du Palais-Royal, repaire des militaires et des comédiens de province, contant fleurette aux nymphes de comptoir, ou bien joyeusement assis au cabaret de la Grotte Flamande, mangeant une fricassée de petits pois entre Aline l'Araignée et Manette Latour. «Il faudrait, s'écrie l'auteur de la Lorgnette littéraire, la plume d'Homère pour tracer le dénombrement des maîtresses de l'inconstant Bourguignon; avec lui les aventures galantes se succèdent sans intervalle; son cœur n'est jamais vide, et la blonde s'y rencontre souvent en même temps que la brune. Sur la fin de sa vie, lui-même s'est mis à faire son calendrier amoureux, une patronne par jour, trois cent soixante-cinq au dernier décembre et les plus belles filles du monde, des marchandes, des grisettes, quelquefois même des grandes dames; puis, une fois son calendrier terminé, voilà que Restif se trouve sur les bras un excédent de soixante et quelques femmes.»

Après des déboires sans nombre, et en dernier lieu accablé par la rupture de son mariage fictif avec une Anglaise, Henriette Kircher, qui s'était fait passer à ses yeux lui pour une riche héritière, Restif revint à Auxerre, à Courgis, à la Bretonne; puis il part pour Dijon où il travaille dans une imprimerie, revient à Paris et se marie enfin, sérieusement cette fois, à Auxerre avec Agnès Lebègue, le 22 avril 1760.