«J'étais beau ce jour-là, écrit-il en évoquant ses souvenirs; j'étais beau ce jour de ma mort morale; on loua ma figure en disant qu'Agnès ne me méritait point. Arrivé à l'église, le fatal serment du mariage fut prononcé. Un mot frappa mon oreille au moment où, levant les yeux sur ma cousine Edmée, je la voyais en prière à l'écart: Enfin la voilà donc mariée! et moi je pensais tristement: «Infortuné! te voilà donc lié!... Je revins de l'église avec le sentiment que j'étais perdu et je l'étais...»
Restif marié, c'était l'enfer. Après avoir payé les dettes criardes de sa femme, il s'établit de nouveau à Paris, où il reprit du travail chez la veuve Quillau, à l'imprimerie Royale.
Nous laisserons sous silence les discordes du nouveau ménage, le mari inconstant, la femme infidèle et de plus bel esprit, les luttes infinies et nous comprendrons que M. Nicolas ait abandonné pour une certaine Rose Bourgeois l'infâme Agnès, comme il la nomme. Aussitôt libre, ses amours reprennent, l'incroyable satyre ne se lasse pas ou plutôt c'est à croire avec un de ses biographes qu'il ne pouvait voir aucune femme sans s'imaginer qu'elle l'aimait et sans écrire une relation imaginaire de ses amours. Selon M. Jules Soury, avec lequel nous serions volontiers d'accord, notre romancier, qui finit par tomber dans le délire des persécutions, fut toute sa vie un de ces aliénés que le docteur Lasègue appelle exhibitionniste; il exhibait plus ou moins toute sa personne devant les devantures des marchandes de modes ou dans les escaliers obscurs des maisons où il poursuivait ses singulières bonnes fortunes.
En 1767, Restif se révèle littérateur et publie la Famille vertueuse, le premier ouvrage de cette série d'œuvres incroyables qui devaient se succéder avec une si grande rapidité, que nous sommes forcés ici d'abandonner l'écrivain pour terminer à bon terme la biographie de l'homme même. Ce premier essai n'avait pas été heureux, mais il put se rattraper vers la quarantième année par le Pied de Fanchette, le Paysan perverti et les Contemporaines, qui lui acquirent toute sa célébrité. Recherché avec curiosité de tous côtés, invité partout, Restif n'en devint que plus misanthrope.
«C'était alors, écrit M. Soury, un homme de taille moyenne et un peu courbé, d'allure timide et réservée, presque cléricale, car l'ancien enfant de chœur de Bicêtre avait gardé le pli et les manières de sa première éducation; les yeux et les sourcils fort longs, qui, dans la vieillesse lui donnèrent l'aspect d'un hibou, étaient encore noirs; la bouche charmante et fine, avec le nez aquilin des Restif. A le voir dans ses habits d'ouvrier, les bras nus, la poitrine velue, on admirait un torse d'une rare puissance et qui eût pu convenir à une statue d'Hercule. Sa capacité de travail était prodigieuse: en six ans, il imprima quatre-vingt-cinq volumes dont il lut trois fois les épreuves. De 1767 à 1802, Restif a publié deux cents volumes; il pouvait donc écrire un demi-volume par jour.
«Ce n'était pas seulement le descendant d'une forte race de paysans, c'était un sobre et vigoureux athlète, qui sans un point vulnérable eût été un anachorète. Il mangeait peu et ne buvait jamais de vin. «En toute ma vie, a-t-il écrit, un repas, quel qu'il fut, n'a jamais troublé ma tête au point de m'ôter le goût du travail.» Il lui est arrivé de mettre vingt ans le même vêtement; on lui voyait toujours une vieille redingote bleue «l'aînée de ses habits»; pour courir les rues, il se couvrait d'un lourd manteau à collet de très gros drap noirâtre, qui lui descendait à mi-jambes; il se sanglait au milieu du corps comme une bête de somme; un grand chapeau de feutre à larges bords, comme on le voit aux estampes de ses Nuits de Paris, lui couvrait toute la figure. D'ailleurs peu de chemise et point de soins de toilette. Cubières-Palmaiseaux raconte qu'il rencontra Restif avec une barbe extrêmement longue et inculte: «Elle ne tombera, dit l'homme aux idées singulières, que lorsque j'aurai achevé le roman auquel je travaille.—Et si ce roman est en plusieurs volumes?—Il sera en quinze!»
Tout Restif est là, volontaire et dédaigneux comme Rousseau.
Nous voudrions suivre Restif dans ses relations mondaines et littéraires, le surprendre dans ses logis divers, le montrer pendant la Révolution où il joua un rôle curieux et déploya un grand enthousiasme républicain; présenter ses retours conjugaux vers Agnès Lebègue et son divorce prononcé pendant la Terreur, le juger pendant sa vieillesse; mais la place nous manque, quelque succinct que nous puissions nous montrer et nous voici contraint d'enregistrer la date de sa mort en regrettant de n'avoir pu complètement effleurer le récit de sa vie.
Restif de la Bretonne mourut à l'âge de soixante-douze ans, le 8 février 1806 vers midi, dans une maison de la rue de la Bûcherie. Cubières-Palmaiseaux, un honnête écrivain prud'homme, fit sur l'auteur de tant d'œuvres singulières ce quatrain de mirliton funèbre.
Pénétré d'ardeur pour le bien,