L'ardeur du soldat ne lui permit pas de délibérer plus long-temps, et un mouvement que le roi d'Angleterre fit faire à son armée pour l'éloigner du bord de la rivière, de deux portées d'arc, engagea l'affaire lorsque le roi y pensait le moins.
Quelques officiers de l'armée française prirent ce mouvement pour une retraite. Dans cette pensée, cinq cents hommes, sans en avoir reçu l'ordre, se détachent, et attaquent le pont. L'exemple de ceux-ci en entraîna d'autres, plusieurs se jetèrent dans les bateaux et gagnèrent l'autre bord.
Les Anglais soutinrent vaillamment l'attaque du pont, et on se battit dans ce défilé avec beaucoup de valeur de part et d'autre. Les assaillans n'ayant pu d'abord emporter ce poste, leur ardeur, comme il arrive dans ces attaques brusques, se ralentit par la résistance des ennemis. Le roi, qui était accouru au bruit, les ranima par sa présence, et encore plus par son exemple. Il s'avança le sabre à la main, et, se jetant au plus fort de la mêlée, suivi de plusieurs seigneurs, il poussa les Anglais hors du pont et s'en rendit maître.
Le péril ne fit qu'augmenter par cet avantage: car le roi ayant très-peu de terrein, et ses soldats n'arrivant qu'à la file par le pont, et peu pouvant passer en même temps dans les bateaux, il se trouva exposé à toute l'armée ennemie, avec une fort petite troupe; mais l'ardeur qu'inspire un premier succès suppléant au nombre, on fit reculer les Anglais, on gagna du terrein; la plupart des troupes passèrent, et se rangèrent en bataille à mesure qu'elles arrivaient. Les Anglais auxquels on ne donna pas le temps de revenir de leur première frayeur, reculèrent et ensuite tournèrent le dos: on les poursuivit l'épée dans les reins jusqu'à Saintes où plusieurs Français, emportés par leur ardeur et par la foule, entrèrent mêlés avec eux, et furent faits prisonniers. Cette action se passa la veille de la Magdelaine de l'année 1242.
Après cette déroute, le roi d'Angleterre, qui n'avait que très-peu de troupes réunies, les autres étant dispersées par leur fuite, était au moment d'être enveloppé dans la campagne, et d'être fait prisonnier. Le comte Richard voyant le péril auquel le roi son frère était exposé, trouva le moyen de l'en garantir. Il savait que le roi de France l'estimait, qu'il avait de l'amitié pour lui, et que les grands services qu'il avait rendus dans la Palestine à plusieurs seigneurs français, en les tirant des mains des Infidèles, lui avaient acquis une grande considération à la cour de France. Il quitta son casque et sa cuirasse; il s'avança vers l'armée française, n'ayant qu'une canne à la main, et demanda à parler au comte d'Artois, frère du roi. Le comte s'étant avancé, et l'ayant reçu avec beaucoup de civilité, Richard le pria de le conduire au roi. Ce prince, que la modération n'abandonna jamais, même au sein de la victoire, fit beaucoup de caresses à Richard, et l'assura de la disposition où il était de lui donner toute satisfaction. Richard le supplia de lui accorder une suspension d'armes pour le reste de la journée et jusqu'au lendemain. Le roi, toujours porté à la paix, lui accorda sa demande, et lui dit ces paroles en le congédiant: «Monsieur le comte, la nuit porte avis, donnez-en un salutaire au roi d'Angleterre, et faites en sorte qu'il le suive.» Le roi voulait lui faire entendre qu'il devait conseiller à Henri de faire une bonne paix avec la France, et de se départir de la protection qu'il donnait à des rebelles contre leur souverain. Mais Richard pensa d'abord à mettre la personne du roi son frère en sûreté. Il piqua vers le lieu où il était, et lui ayant appris qu'il avait obtenu une suspension d'armes pour le reste du jour et pour la nuit, il le pressa de partir, et de se retirer dans la ville de Saintes: ce qu'il fit sans tarder, avec ce qu'il avait pu recueillir de ses troupes. Il y trouva le comte de la Marche, qui était aussi affligé que lui de cette malheureuse journée. Il lui parla avec beaucoup d'aigreur, lui fit de grands reproches de l'avoir engagé mal à propos dans cette guerre, sans lui tenir les paroles qu'il lui avait données. Où sont, lui demanda-t-il en colère, le comte de Toulouse, le roi d'Aragon, les rois de Castille et de Navarre, et toutes ces nombreuses troupes qui devaient accabler le roi de France?
Le comte en rejeta toute la faute sur la comtesse reine, sa femme. C'est votre mère, lui répondit-il, dont la rage contre la France, l'ambition insatiable, et le zèle aveugle qu'elle a pour votre agrandissement, ont lié toute cette partie, et lui ont fait regarder comme immanquables des desseins chimériques. J'y perds, et elle aussi, plus que vous.
Cependant le roi, pendant la nuit, fît passer le pont de Taillebourg à toute son armée, et établit son camp au même lieu où le roi d'Angleterre avait eu le sien le jour précédent. Dès le matin il envoya faire un grand fourrage jusque sous les murailles de Saintes, et l'on en ravagea tous les environs.
Le comte de la Marche espérant avoir sa revanche, fit, sans consulter le roi d'Angleterre, une grande sortie sur les fourrageurs qui s'étaient débandés, et les chargea vigoureusement, suivi de ses trois fils et d'un corps considérable de Gascons et d'Anglais, outrés de leurs défaite du jour précédent, et de cette nouvelle hardiesse des Français. Ceux-ci se défendirent avec la même vigueur qu'ils étaient attaqués, et quoiqu'en nombre beaucoup inférieur, ils firent ferme et se battirent en retraite, mais avec grande perte.
Trois cents hommes de la commune de Tournai furent taillés en pièces, et le reste était dans un danger évident d'être enveloppé; car le roi d'Angleterre, dissimulant sagement son ressentiment, envoyait sans cesse de nouvelles troupes au comte de la Marche, et sortit même pour le soutenir. L'officier qui commandait le fourrage des Français, se voyant en cette extrémité, envoya promptement demander du secours au camp. Le comte de Boulogne, dont le quartier était le plus avancé, ayant reçu cet avis, courut aussitôt le porter au roi, et fit en même temps prendre les armes à toutes les troupes. Chacun se rangea sous ses drapeaux, et le roi fit avancer à grands pas les escadrons et les bataillons qui se trouvèrent le plus tôt en état de marcher. Ces premières troupes arrêtèrent la furie de l'ennemi. Le comte de Boulogne tua de sa main le châtelain de Saintes, qui portait la bannière du comte de la Marche, et insensiblement les deux armées s'étant rassemblées, l'action devint générale. Sitôt que les deux rois parurent, on entendit crier: Montjoye! Saint-Denis! de la part des Français; et Réalistes! de celle des Anglais. On combattit de part et d'autre avec un acharnement extraordinaire, et tel qu'on devait l'attendre de deux partis animés, l'un par la victoire du jour précédent, et l'autre par le désir de réparer sa perte. On se battait dans un pays fort peu propre à une bataille, embarrassé de vignobles et plein de défilés, où il était impossible de s'étendre; de sorte que c'était plutôt une infinité de petits combats qui se donnaient, qu'une bataille régulière. La victoire fut long-temps douteuse, par l'opiniâtre résistance des Anglais, parmi lesquels Simon de Montfort, comte de Leicester, se distingua beaucoup. Mais Louis qui se trouvait partout, secondé par la noblesse de France, presque toujours invincible lorsqu'elle est d'intelligence avec son souverain, combattit avec tant de valeur et de conduite, que l'ennemi plia de tous côtés, et fut repoussé jusque sous les murailles de Saintes, où le roi d'Angleterre se sauva, laissant la victoire et le champ de bataille aux Français.
Le nombre des morts n'est pas connu; mais il dut être grand, à en juger par la manière dont les historiens parlent de l'ardeur et de l'opiniâtreté des combattans. Le seigneur Henri de Hastinges, vingt autres seigneurs anglais et une grande partie de l'infanterie ennemie, furent fait prisonniers par les Français. Le seigneur Jean Desbarres avec six chevaliers, et quelques autres, furent pris par les Anglais.