Rien ne pouvait arriver de plus heureux pour les seigneurs de la suite de Henri: tous étaient réduits à la dernière misère. Ils quittèrent l'armée sans congé pour regagner leur pays; mais n'osant s'embarquer en Gascogne, parce que l'ancien comte de Bretagne, feignant d'ignorer la trève, infestait la Manche, ils demandèrent la permission de passer par la France. Le roi leur fit donner tous les passeports nécessaires. C'est une sorte de grâce, disait-il, que je ne refuserai jamais à mes ennemis. Ils traversèrent donc tout le royaume pour se rendre à Calais, et en furent quittes pour des railleries qu'il leur fallut essuyer.

Quelques courtisans voulurent aussi mêler Henri dans leurs plaisanteries; mais Louis leur imposa silence d'un ton très-sérieux. Quand ce ne serait pas, leur dit-il, fournir au roi mon frère un prétexte de me haïr, sa dignité mérite bien qu'on en parle avec respect; il faut espérer que les aumônes et les bonnes oeuvres qu'on lui voit faire, le tireront du mauvais pas où les méchans l'ont jeté par leurs conseils imprudens. Sentimens vraiment dignes d'un héros qui trouve toujours des motifs de faire grâce à un ennemi malheureux; sentimens aussi dans un coeur tel que celui de saint Louis, conformes aux préceptes de l'Evangile qui nous ordonne de pardonner à nos ennemis. Le saint monarque fit plus encore, il usa des plus rudes menaces pour obliger le comte de Bretagne à laisser la mer libre. Le roi d'Angleterre en profita pour se retirer dans son royaume, où les réflexions qu'il fit sur sa malheureuse expédition lui ôtèrent le désir de revenir désormais soutenir en France les rebelles à leur souverain.

Ainsi finit l'année 1242 qui termina, à la gloire de saint Louis, une guerre dangereuse qui paraissait devoir ruiner la France: guerre civile allumée par des vassaux également redoutables par leurs qualités personnelles, par leurs alliances, par l'étendue, les richesses et la puissance de leurs domaines; guerre étrangère projetée par les rois de Navarre, de Castille et d'Aragon; conseillée par un grand empereur, entreprise et soutenue par un monarque puissant en hommes et en richesses. Louis, presque seul, trouva dans sa prudence et son courage les moyens de résister à tant d'ennemis réunis; et, seul contre tous, les réduisit à recourir à sa clémence et à ses bontés. Les rois de Navarre, de Castille et d'Aragon, n'osèrent se joindre au roi d'Angleterre qui, vaincu deux fois, fut forcé de rentrer dans son île, et d'y paraître dans l'état le plus déplorable; enfin les vassaux rebelles à la France, humiliés et domptés, contraints de rentrer dans leur devoir, sans pouvoir en sortir.

Quand on réfléchit que Louis n'avait que vingt huit ans lorsqu'il exécuta de si grandes choses, et que son caractère était encore fort au-dessus de sa fortune, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'un tel prince, par ses grandes qualités et ses vertus, était né pour commander à l'univers, et pour en faire le bonheur.

Louis, après avoir pourvu à la tranquillité des pays qu'il venait de soumettre, revint à Paris, et fut reçu des habitans avec ces transports de joie qu'ils ont coutume de faire éclater lorsqu'ils revoient leur prince couvert de gloire, surtout lorsqu'il les a eux-mêmes préservés des malheurs de la guerre.

Leur joie augmenta encore par la naissance d'un prince auquel la reine Marguerite donna naissance dans le même temps. Il fut tenu sur les fonts par l'abbé de Saint-Denis, baptisé par l'évêque de Paris, et nommé Louis comme son père et son aïeul.

Après avoir dompté les Anglais et les rebelles, le roi avait encore à soumettre le comte de Toulouse. Il avait été un des principaux et des plus ardens chefs de la ligue. Il y avait fait entrer Roger, comte de Foix; Amauri, vicomte de Narbonne; Pons de Olargues, et quantité d'autres des plus puissans seigneurs du pays; mais en trahissant son souverain, il était lui-même trahi par ses vassaux qui le haïssaient, et qui avaient moins dessein de le soutenir, que de l'engager à se perdre lui-même, en prenant le parti du roi d'Angleterre. En effet, Guillaume Arnaud, de l'ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de la foi, et Etienne, de l'ordre de Saint-François, son collègue, ayant été assassinés par les Albigeois, dans le palais même du comte de Toulouse, à Avignon, et sans qu'il en eût fait faire les moindres perquisitions, le comte de Foix et les autres vassaux du comte prirent cette occasion pour dégager leur parole, protestant qu'ils ne reprendraient jamais les armes en faveur d'un fauteur d'hérétiques, et d'un persécuteur déclaré des catholiques. C'était cette conduite qui avait empêché le comte de Toulouse, abandonné par ses vassaux, de venir joindre, avec ses troupes, le comte de la Marche et le roi d'Angleterre; de sorte que jamais diversion ne fut plus favorable au roi, et c'est ce qui lui facilita beaucoup ses victoires. Le comte de Foix en profita pour secouer la domination du comte de Toulouse, et pour rendre son comté un fief relevant immédiatement de la couronne de France. Le comte de Toulouse, dans cet embarras, ne pensa plus qu'à faire sa paix avec le roi. Tandis que l'évêque de Toulouse agissait pour lui à la cour de France, il écrivait au roi pour lui demander pardon de sa révolte, et le laissa maître des conditions qu'il voudrait lui imposer. Louis lui pardonna, et lui accorda la paix, conformément à ce qui avait été convenu à l'ancien traité de Paris. Le comte, pour sûreté de sa parole, livra encore quelques forteresses au roi; il renonça à tout commerce avec les hérétiques, et fit punir de mort ceux qui avaient assassiné les inquisiteurs; et, pour marquer au roi la sincérité de son retour à l'obéissance qu'il devait à son souverain, il lui remit entre les mains les lettres de l'empereur Frédéric II, par lesquelles ce prince l'exhortait à continuer dans sa révolte.

Il serait difficile de pénétrer les motifs de cette conduite étrange du monarque allemand. Louis, malgré les grands avantages qu'on lui offre, refuse constamment de prendre les armes contre Frédéric. Frédéric, sans autre espérance que d'exciter des troubles, soulève contre lui une partie de son royaume. Que de générosité d'un côté, que de duplicité de l'autre! Telle est la supériorité de la véritable vertu!

Au mois d'avril 1243, la trève faite entre la France et l'Angleterre l'année précédente, après les batailles de Taillebourg et de Saintes, fut confirmée à Bordeaux et entièrement exécutée. Jusque-là, en considérant la manière dont on s'était comporté de part et d'autre, depuis que les armées eurent quitté la campagne, il semble qu'on n'avait fait qu'un simple projet de traité: par celui de Bordeaux le roi demeura en possession de toutes ses conquêtes. Henri lui rendit les places qu'il avait prises depuis la dernière campagne, et s'obligea de lui payer cinq mille livres sterlings en cinq années.

Le fruit des victoires de Louis et de cette trève, en même temps si glorieuse et si avantageuse, fut la tranquillité de la France, qui ne s'était depuis long-temps trouvée jouir d'une si profonde paix. C'est ce qui donna lieu à ce prince de penser plus que jamais à procurer celle de l'Eglise.