Il y avait dix-huit mois que le Saint-Siége était vacant par le décès de Célestin IV: les cardinaux en rejetaient la faute sur Frédéric, et Frédéric sur les cardinaux. Ceux-ci ce plaignaient surtout que l'empereur retenait encore dans ses prisons ceux de leurs collègues qu'il avait pris sur la mer, lorsqu'ils allaient au concile convoqué par Grégoire IX, et protestaient qu'ils n'éliraient point de pape que les cardinaux prisonniers ne fussent remis en liberté, afin de procéder ensemble à la nouvelle élection. L'empereur se relâcha sur ce point et délivra les cardinaux; mais voyant qu'il ne pouvaient encore s'accorder, que leurs divers intérêts les tenaient partagés, et qu'une affaire de cette importance n'était pas plus avancée qu'auparavant, il eut recours aux moyens les plus violens pour les contraindre à la finir: car il fit investir Rome par son armée, et ravager toutes les terres des cardinaux.
Le roi, animé d'un zèle sans doute beaucoup plus pur et moins violent, écrivit en même temps aux cardinaux une lettre fort vive sur le même sujet, dans laquelle il leur reprochait leur partialité, et leur insensibilité pour le bien général de l'Eglise, leur promettant néanmoins sa protection contre Frédéric, dont nous ne craignons, disait-il, ni la haine, ni les artifices, et dont nous blâmons la conduite, parce qu'il semble qu'il voudrait être en même temps empereur et pape.
Les cardinaux, pressés et sollicités ainsi de toutes parts, s'assemblèrent à Anagnie, et élurent enfin, le jour de Saint-Jean-Baptiste, le cardinal Sinibalde, Génois de la maison de Fiesque, qui prit le nom d'Innocent IV. C'était un homme de mérite, d'un grand sens, fort habile, et aimé de l'empereur, qui, connaissant la fermeté de Sinibalde, dit à un de ses confidens lorsqu'il apprit la nouvelle de cette élection: Le cardinal était mon bon ami, mais le pape sera pour moi un dangereux ennemi. L'empereur avait raison; car les intérêts d'un cardinal sont bien differens de ceux d'un pape, qui se regarde comme le premier monarque de la chrétienté.
Cependant Frédéric témoigna beaucoup de joie en public, de l'élection de Sinibalde: il lui envoya une solennelle ambassade, dont était chef le fameux Pierre Desvignes, chancelier de l'empire, celui qui nous a conservé quantité de lettres sur les différends de l'empereur avec les papes.
Les ambassadeurs présentèrent à Innocent une lettre de ce prince, par laquelle il lui faisait offre de ses services et de toute sa puissance pour le bien de l'Eglise, en ajoutant toutefois à la fin du compliment, sauf les droits et l'honneur de l'empire et des royaumes que nous possédons: paroles dont la signification était bien différente à la cour de l'empereur et à celle des papes, et qui faisaient entre eux toute la difficulté des accommodemens.
Le pape répondit à l'empereur qu'il le verrait avec joie rentrer dans la communion des fidèles, et qu'il le recevrait à bras ouverts, pourvu qu'il satisfît l'Eglise sur les points pour lesquels Grégoire, son prédécesseur, l'avait excommunié; que lui, de son côté, était prêt à le satisfaire sur ses plaintes; qu'en cas qu'il pût prouver que le Saint-Siége lui eût fait quelque tort, il était dans la résolution de les réparer; qu'il s'en rapporterait volontiers au jugement des rois et des évêques, dans un concile qu'il offrait de convoquer à ce sujet. Il lui fit demander aussi, avant toutes choses, par ses envoyés, la délivrance des autres personnes qui avaient été prises sur la mer avec les cardinaux qu'on avait déjà relâchés.
La négociation n'eut aucun succès, non plus que les sollicitations du roi qui avait cette paix fort à coeur. Frédéric recommença à mettre en usage les voies de fait. Il fit garder tous les passages des Alpes. Il mit en mer quantité d'armateurs pour empêcher que le pape pût avoir communication avec les autres princes; et quelques pères cordeliers ayant été pris et trouvés saisis de lettres du pape pour diverses cours de l'Europe, Frédéric les fit pendre.
Pendant que cette rupture jetait de nouveau l'Italie dans la consternation, la France était dans la joie par la naissance d'un successeur à la couronne. C'était le troisième enfant que la reine avait mis au monde: les deux autres étaient deux filles qui furent nommées, l'une Blanche, et l'autre Isabelle. On donna au prince nouveau-né le nom de Louis.
Le roi, qui désirait, autant qu'il lui était possible, de maintenir la tranquillité dans son royaume, et s'assurer de la fidélité de ses sujets, fit cette année une chose qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait osé entreprendre; elle était contre un usage pratiqué de temps immémorial, dont la suppression devait faire de la peine à beaucoup de seigneurs; mais, d'ailleurs, elle était d'une très-grande importance pour empêcher toutes les intrigues secrètes que les esprits factieux tâchaient toujours d'entretenir avec les ennemis de l'état.
Plusieurs seigneurs et gentilshommes français, et principalement les Normands, avaient des fiefs en Angleterre. La coutume était que, quand il y avait guerre entre les deux nations, ceux qui, en vertu de ces fiefs qu'ils possédaient dans l'un et dans l'autre royaume, étaient vassaux des deux rois, se déclarassent pour le parti de celui dont ils tenaient le plus considérable de leurs fiefs, étant par là censés être ses sujets naturels, tant que la guerre durait. Alors le prince contre lequel ils servaient, saisissait les autres fiefs du seigneur, qui se trouvaient dans son royaume, sous la condition de les restituer après la guerre finie. Cette coutume ne s'observait pas seulement entre les rois de France et d'Angleterre, on en usait de même toutes les fois que l'empire était en guerre avec la France.