[Note 1: Chron. Flam., p. 26.]
«Baudouin 1er, empereur de Constantinople, père des deux princesses, Jeanne et Marguerite de Flandre, les avait mises sous la tutelle de Philippe, comte de Namur, son frère; celui-ci les remit entre les mains de Philippe-Auguste, roi de France, qui lui-même les rendit aux Flamands. Jeanne, avec l'agrément du monarque, épousa Ferrand de Portugal. Marguerite, trop jeune encore, fut confiée à la garde de Bouchard d'Avesnes. C'était un seigneur bien fait, de beaucoup de mérite, à qui l'on ne pouvait reprocher autre chose que de s'être chargé d'un grand nombre de bénéfices qui l'obligèrent même d'entrer dans les ordres sacrés.
«Embarrassé de la multitude de ceux qui prétendaient à l'alliance de sa pupille, il consulta Mathilde, veuve de Philippe d'Alsace, oncle de la jeune princesse; il en était fort estimé: elle lur fit entendre qu'il pouvait les accorder en se mettant lui-même sur les rangs. Il n'en fallut pas davantage pour lui faire oublier ce qu'il était. Il demande Marguerite; il l'obtient sans aucune contradiction, et l'épouse clandestinement selon quelques auteurs, et publiquement selon quelques autres.
«La réflexion suit de près la faute: elle lui rappelle son sous-diaconat. Il part pour Rome, et court aux pieds du pape demander dispense et pardon. On veut bien lui faire grâce, à condition qu'il ira passer un an dans la Terre-Sainte; qu'il remettra la princesse entre les mains de ses parens, et qu'il leur fera satisfaction d'un tel outrage. Il promit tout, et peut être de bonne foi; mais un regard de Marguerite, et le tendre accueil qu'elle lui fit à son retour, firent évanouir ses belles résolutions: il proteste qu'il préférerait la mort au malheur d'être séparé d'elle. Aussitôt il se vit frappé de tous les foudres ecclésiastiques, qui n'empêchèrent pas néanmoins qu'il ne naquit trois enfans de ce mariage, illégitime. Cependant cette passion si tendre, qui avait résisté à toute la sévérité des lois, ne put tenir contre le temps, et s'éteignit tout-à-coup. Les deux époux se séparèrent, et Marguerite, devenue libre, accepta la main de Guillaume de Dampierre, fils de Guy, sire de Bourbon, dont elle eut cinq enfans. Alors la tendresse de Bouchard se ralluma plus vive que jamais. Il écrivit à la princesse, lui fit mille reproches; mais il n'en tira d'autre réponse, sinon qu'il pouvait aller gagner les distributions de ses chanoines; que pour elle il ne lui paraissait pas qu'il manquât rien à son bonheur.
«La mort de ce second mari mit toute la Flandre en combustion. Les d'Avesnes, enfans de Bouchard, et les Dampierre, nés de Guillaume, prétendirent, au préjudice les uns des autres, posséder les comtés de Flandre et de Hainaut, qui regardaient l'aîné des fils de Marguerite, après la mort de cette princesse. On courut aux armes: on ne voyait partout que ravages et désolation. On convint enfin de part et d'autre de s'en rapporter au jugement du roi de France et du légat Odon; les princes intéressés, la comtesse leur mère, les seigneurs de toutes les villes des deux comtés, s'obligèrent par serment d'acquiescer entièrement à la décision du monarque.»
Louis, tout mûrement considéré, et la bonne foi de la mère, et le bien de la paix préférable à tout intérêt particulier, adjugea la Flandre à l'aîné des Dampierre, et le Hainaut au premier des d'Avesnes. Tout le monde applaudit à la sagesse du juge, et la tranquillité fut rétablie en Flandre, du moins pour quelques années.
Cependant le roi continuait ses préparatifs pour l'accomplissement de la croisade. Dès le mois d'août de l'année précédente, le pape, à sa prière, avait envoyé en France, en qualité de légat, le cardinal Eudes de Château-Roux, évêque de Toulouse, pour prêcher la croisade. Il était Français de nation, et avait été chancelier de l'Eglise de Paris. Peu de temps après son arrivée, au commencement d'octobre, le roi tint à Paris un parlement, c'est-à-dire, une grande assemblée d'évêques, d'abbés, de seigneurs et de la principale noblesse de France, où le légat commença à faire les fonctions de sa mission.
Comme il fut parfaitement secondé de l'autorité, de l'exemple et des discours du roi, son zèle eut tout le succès qu'il pouvait désirer; chacun s'enrôla à l'envi pour le secours de la Terre-Sainte, et l'on vit renaître dans le coeur des Français l'ancienne ardeur de ces expéditions d'outre-mer, si coûteuses dans leurs préparatifs, toujours si malheureuses dans l'exécution. Les plus illustres d'entre ceux qui prirent la croix, à l'exemple du monarque, furent les trois princes ses frères, Robert, Alphonse et Charles; Pierre, comte de Bretagne, et Jean son fils; Hugues, duc de Bourgogne; Guillaume de Dampierre, comte de Flandre; le vaillant comte de Saint-Pol, et Gaucher de Châtillon, son neveu; Hugues de Lusignan, comte de la Marche, et Hugues le Brun, son fils aîné; les comtes de Dreux, de Bar, de Soissons, de Réthel, de Montfort et de Vendôme; le sire Imbert de Beaujeu, connétable; Jean de Beaumont, grand chambellan; Philippe de Courtenay, Archambaud de Bourbon, Raoul de Courcy, Jean Desbarres, Gaubert d'Apremont et ses frères, Gilles de Mailly, Robert de Béthune, Hugues de Noailles, et Jean, sire de Joinville, dont l'histoire qu'il nous a donnée de cette croisade est d'un style si naïf qu'elle porte le sceau de la sincérité et de la vérité. On nomme, parmi les prélats qui se croisèrent, Juhel de Mayenne, archevêque de Reims; Guillaume Berruyer, archevêque de Bourges; Robert de Cressonsac, évêque de Beauvais; Garnier, évêque de Laon; Guillaume de Bussy, évêque d'Orléans; Hugues de la Tour, évêque de Clermont, et Guy du Châtel ou de Châtillon, évêque de Soissons. Car on était persuadé, par l'usage de deux siècles, que, quoique l'Eglise défendît aux prêtres d'aller à la guerre, il en fallait excepter les expéditions contre les infidèles, parce que c'était courir au martyre.
On peut juger de l'effet que produisit sur la simple noblesse et sur le peuple l'exemple des princes, des premiers seigneurs de l'état, et des évêques. Partout où la croisade fut prêchée, on vint en foule prendre la croix, et le roi eut de quoi choisir parmi tous ceux qui se présentèrent, pour former une nombreuse et florissante armée.
Cette croisade produisait réellement de très-bons effets: ceux qui s'y enrôlaient satisfaisaient aux devoirs de chrétien, dont les moins scrupuleux et les moins exacts s'acquittaient d'ordinaire fidèlement. Les périls extrêmes qu'ils allaient courir, la résolution ou ils étaient de prodiguer leur vie et d'acquérir la couronne du martyre en combattant contre les infidèles, faisaient qu'ils se préparaient à ce voyage comme à la mort, ils mettaient ordre à leurs affaires domestiques, et plusieurs faisaient leur testament; ils se réconciliaient avec leurs ennemis, mais surtout ils avaient grand soin de restituer le bien mal acquis, et d'examiner s'ils n'avaient rien à se reprocher en cette matière. Le sire de Joinville raconte de lui-même ce qu'il fit avant de partir, en ces termes: