«Je fus toute la semaine à faire fêtes et banquets avec mon frère de Vauquelour et tous les riches hommes du pays qui là étoient, et disoient après que avions bu et mangé chansons les uns après les autres, et demenoient grande joie chacun de sa part, et quand ce vint le vendredi, je leur dis: Seigneurs, saichés que je m'en vais outre-mer, je ne sçai si je reviendrai jamais ou non; pourtant, s'il y a nul à qui j'aye jamais fait aucun tort, et qu'il veuille se plaindre de moi, se tire avant, car je le veux amander, ainsi que j'ai coutume de faire à ceux qui se plaignent de moi ne de mes gens, et ainsi le feys par commun dit des gens du pays et de ma terre. Et afin que je n'eusse point de support, leur conseil tenant, je me tirai à quartier, et en voulus croire tout ce qu'ils en rapporteroient sans contredict; et le faisoye, parce que je ne vouloye emporter un seul denier à tort. Et pour faire mon cas, je engaigé à mes amis grande quantité de ma terre, tant qu'il ne me demoura point plus haut de douze cents livres de terre de rente: car madame ma mère vivoit encore qui tenoit la plupart de mes choses en douaire.»

Le religieux monarque donnait lui-même l'exemple de ces oeuvres de piété, moins pour se conformer à la coutume usitée dans ces sortes d'occasions, que par la disposition de son coeur à la plus exacte justice. Son principal soin fut de découvrir et de réparer les désordres commis par ses officiers. Il envoya des commissaires dans toutes les provinces pour s'informer s'il n'y avait rien de mal acquis dans ses domaines. On ne voit pas même qu'il s'en soit fié à ces premiers envoyés: il fit partir secrètement de saints ecclésiastiques et de bons religieux, pour aller faire les mêmes informations, afin de voir par leur rapport si ceux qu'il croyait gens de bien n'étaient pas eux-mêmes corrompus. Il y eut très-peu de plaintes, et, dans ce petit nombre, celles qui se trouvèrent fondées, obtinrent les satisfactions convenables.

Le roi, tout occupé qu'il était des préparatifs de son voyage, ne voyait qu'avec une extrême douleur les maux de l'Eglise se perpétuer par la guerre cruelle que le pape et l'empereur se faisaient l'un à l'autre, et qui produisirent même des deux côtés, des conjurations contre leurs propres personnes.

Henri, landgrave de Thuringe, après la déposition de Frédéric, avait été élu empereur en sa place par les archevêques de Cologne et de Mayence, et par quelques autres princes de l'empire. Depuis son élection, Henri avait remporté une victoire sur Conrad, fils de Frédéric, auquel, par cette circonstance, le pape était devenu plus redoutable qu'auparavant. Frédéric espéra que Louis, dans la conjoncture du grand service qu'il allait rendre à la religion, pourrait, par de nouvelles instances, gagner quelque chose sur l'esprit du souverain pontife. Il écrivit au roi pour lui demander de nouveau sa médiation. Il lui donna plein pouvoir d'offrir en son nom au pape toutes sortes de soumissions, et d'aller consacrer le reste de ses jours au service de Dieu dans la Palestine, à condition seulement que le pape lui donnât l'absolution, et qu'il fît empereur, à sa place, son fils Conrad.

Ces offres avaient de quoi toucher, ou du moins éblouir le pape, mais il ne craignait guère moins le fils que le père; et, dans une entrevue qu'il eut avec le roi, à Cluny, il lui répondit que c'était là un des artifices ordinaires de Frédéric, auquel il était bien résolu de ne pas se laisser surprendre; que les parjures de ce prince devaient lui avoir ôté toute créance, qu'au reste il s'agissait de la cause de l'Eglise, dans laquelle rien n'ébranlerait jamais sa fermeté.

Le roi lui répliqua que, quelque grandes que fussent les fautes que Frédéric avait commises contre l'Eglise, on ne devait point lui ôter toute espérance de pardon; que Jésus-Christ, dont les papes étaient les vicaires sur la terre, avait ordonné de pardonner autant de fois que le pécheur se reconnaîtrait; que la réconciliation de ce prince était de la dernière importance pour le bien de l'Eglise, et en particulier pour la guerre sainte; que Frédéric était le maître de la Méditerranée, et qu'il était en état de beaucoup contribuer au succès de cette entreprise, ou de beaucoup y nuire. Ecoutez mes prières, lui dit le saint roi, celles de tant de milliers de pélerins qui attendent un passage favorable, celles enfin de toute l'Eglise qui vous demande par ma voix de ne pas rejeter des soumissions que Dieu ne rejette peut-être pas. Tout ce qu'il put dire fut inutile. Le pape fut inflexible; il ne voulut rien écouter, et le roi sortit de cette conférence avec quelque indignation.

On ne saurait trop admirer, dans ces occurrences, la sagesse du roi. Il était assez puissant pour faire pencher la balance en faveur de celui dont il voudrait prendre le parti; mais il voulut la laisser dans l'équilibre, par la crainte qu'il eut que la justice ne fût pas du côté de celui qu'il soutiendrait. Il ne faut pas douter que ses lumières et sa prudence ne lui eussent fait connaître que le pape et Frédéric avaient tort chacun de leur part, et qu'ils poussaient leurs prétentions au-delà des véritables bornes de la justice. C'est pourquoi il attendit avec résignation ce que la Providence en devait ordonner.

Après trois années de préparatifs, tous les vaisseaux destinés pour le voyage de la Terre-Sainte étant assemblés à Aiguemortes, où les croisés se rendaient de toutes parts, le roi, qui était alors âgé de trente-trois ans, se mit en état de partir. Il manda à Paris ses barons, leur fit faire hommage et serment de fidélité, et obligea ceux qui demeuraient en France de jurer qu'ils ne feraient rien contre son service, pendant son voyage, et garderaient fidélité et loyauté aux deux princes ses enfans, Louis et Philippe, qu'il laissait en France.

Il se rendit ensuite à Saint-Denis pour y prendre, selon la coutume, l'oriflamme, qui était l'étendard royal, le bourdon, et les autres marques de pélerin de la Terre-Sainte. Il les reçut par les mains d'Odon, cardinal-légat, qui devait l'accompagner pendant tout le voyage, et se mit en marche au mois de juin, le vendredi d'après la Pentecôte de l'année 1248. De là, conduit par le clergé, la cour et la ville, il alla monter à cheval à l'abbaye de Saint-Antoine, et prit le chemin de Corbeil, où les deux reines devaient se rendre le lendemain.

Etant arrivé à Corbeil, il y déclara régente la reine sa mère. La sagesse de cette princesse, ses lumières, sa prudence, une expérience de vingt-deux années dans le gouvernement, tout contribuait à persuader au roi qu'il ne pouvait mettre l'état en de meilleures mains. Il lui fit expédier des lettres-patentes par lesquelles il lui donnait le pouvoir de se former un conseil, d'y admettre ou d'en exclure ceux qu'elle jugerait à propos, d'établir et de révoquer les baillis, les châtelains, les forestiers par tout le royaume, de conférer les charges et les bénéfices vacans, de recevoir, en vertu de la régale, les sermens de fidélité des évêques et des abbés, en un mot tout l'exercice de l'autorité royale.