Il eût été à souhaiter que les sentimens de piété que tous les croisés témoignèrent en cette occasion, eussent été aussi constans qu'ils le furent toujours dans le coeur du roi même: la prospérité en eût sans doute été par la suite la récompense, au lieu des malheurs dont Dieu châtia leurs débauches et les autres excès auxquels ils s'abandonnèrent, malgré les ordres, les exhortations et l'exemple d'un prince qui n'était pas toujours aussi exactement obéi qu'il l'eût souhaité et qu'il le méritait.

On fut obligé de s'arrêter à Damiette, non-seulement pour attendre les vaisseaux dispersés par la tempête, et qui arrivèrent heureusement les uns après les autres, mais encore à cause de l'accroissement du Nil, qui se fait au mois de juin, où l'on se trouvait alors. L'exemple du roi Jean de Brienne, qui s'était malheureusement engagé au milieu de l'inondation, après la première prise de Damiette, fit prendre cette sage précaution.

Ce fut dans ce séjour et le repos si fatal à l'armée chrétienne, que la plupart des croisés ne pensèrent qu'à se divertir, ou plutôt à se livrer aux plus horribles désordres. Ces jeunes chevaliers, ne se voyant point d'ennemis en tête, s'abîmèrent dans les plaisirs: la passion du jeu leur fit perdre la raison avec leurs biens. Ils se consolèrent avec le vin de la perte de leur argent, de leurs chevaux et même de leurs armes: leur fureur alla jusqu'à violer les filles et les femmes, au mépris de toutes les lois divines et humaines. Les grands seigneurs consumaient tous leurs fonds en festins, dont la somptuosité était le moindre excès; les simples soldats passaient les jours et les nuits à boire et à jouer. Tout était plein de lieux de débauche: Il y en avoit, dit Joinville[1], jusques à l'entour du pavillon royal, qui étoient tenus par les gens du roi. On peut dire, avec un célèbre moderne[2], que toutes sortes de vices y régnoient, ceux que les pélerins avoient apportés de leur pays, et ceux qu'ils avoient pris dans les pays étrangers. Il se commettait mille violences contre les gens du pays, et surtout envers les marchands; de sorte que la plupart de ceux qui d'abord apportaient des vivres en abondance cessèrent d'y venir, et l'on vit bientôt la cherté causer la disette.

[Note 1: Joinville, pag. 32.]

[Note 2: L'abbé Fleury, Moeurs des chrétiens, pag. 399.]

Le monarque faisait ce qu'il pouvait pour remédier à tant de désordres, mais le peu d'obéissance qu'il trouva rendit presque tous ses efforts inutiles. On doit dire néanmoins à la gloire de ce grand prince, que tous les étrangers se louaient hautement de sa justice, et publiaient partout qu'il leur donnait les mêmes marques de bonté qu'à ses propres sujets. Quant à ceux qui dépendaient plus particulièrement de lui, et à ses domestiques, ils furent châtiés très-sévèrement, chassés et renvoyés en France.

Cependant on apprit que le bruit qui avait couru de la mort du soudan, n'était pas véritable. Ce prince, quoiqu'il fût dangereusement malade, avait eu soin de cacher aux chrétiens l'état où il était. Il envoya défier le roi, pour décider, dans un seul combat, de la fortune de l'Egypte: il lui marqua le jour, et lui laissa le choix du lieu. La réponse du monarque fut «qu'il n'acceptait aucun jour fixe, parce que c'était excepter les autres; qu'il défiait Malech-Sala pour le lendemain, comme pour tous les autres jours; qu'en quelque endroit, et à quelque heure qu'ils se rencontrassent, il le traiterait en ennemi jusqu'à ce qu'il pût le regarder comme son frère.» Ce sage monarque, instruit que le soudan était attaqué d'un mal incurable, espérait profiter du trouble et des guerres civiles que sa mort causerait parmi les Sarrasins. Il se contenta donc de fortifier son camp, et de faire faire la garde la plus exacte. Cette bravade du sultan n'aboutit à rien: car il n'avait pas assez de force pour se tenir à cheval. Il envoya seulement un grand corps de troupes qui fit quelques mouvemens pour attaquer le camp du roi; mais ce prince, sans vouloir accorder à plusieurs seigneurs qui l'en prièrent, la permission de faire une sortie sur les Sarrasins, se contenta de se mettre en état de pouvoir les repousser, s'ils osaient tenter l'attaque. Il n'y eut que le seigneur Gauthier d'Autrèche, châtelain de Bar, de la maison de Châtillon, qui, malgré les défenses du roi, sortit avec son écuyer pour voir s'il ne pourrait point enlever ou tuer quelques Mahométans. Il était monté sur un cheval entier fort en bouche, qui, l'emportant vers l'armée des ennemis, le jeta par terre. Aussitôt quatre Sarrasins vinrent fondre sur lui, et l'assommèrent à coups de massues. Il fut toutefois secouru par le connétable de Beaujeu, avant qu'ils eussent pu l'achever; mais il mourut de ses blessures. Tout brave qu'il était, le roi ne le plaignit point, et dit sagement qu'il serait bien fâché d'avoir, dans son armée, beaucoup de ces faux braves sans obéissance ni subordination, capables d'y faire beaucoup plus de mal par leur sotte vanité et leur mauvais exemple, que de rendre aucun service.

Mais les Sarrasins, n'osant attaquer l'armée chrétienne à force ouverte, ne laissaient pas que de l'incommoder par des partis de cavalerie qui, rôdant tout autour du camp, tuaient tous ceux qui s'en écartaient. Comme le soudan avait promis un besant d'or à quiconque lui apporterait la tête d'un chrétien, des Arabes, appelés Bedouins, se coulaient toutes les nuits dans le camp, malgré la garde à cheval qui faisait la ronde, et entraient jusque dans les tentes, où ils coupaient la tête aux soldats qu'ils trouvaient seuls; de sorte que le roi fut obligé de mettre des corps-de-garde au dehors du camp, si près les uns des autres, qu'il était impossible que quelqu'un y entrât sans être découvert.

Les eaux du Nil étant rentrées dans leur lit, à la fin de septembre, les seigneurs pressaient le roi de se mettre en campagne; mais il avait résolu de n'en rien faire avant l'arrivée de son frère Alphonse, comte de Poitiers, qui était parti d'Aiguemortes, au mois d'août, avec la comtesse sa femme, la comtesse d'Artois, et l'arrière-ban de France. Leur retardement tenait le roi fort en peine; mais enfin le comte débarqua heureusement à Damiette, sur la fin d'octobre.

Il apportait au roi une somme d'argent considérable. Le pape lui avait accordé un bref apostolique, par lequel tout ce qu'on pourrait recevoir des croisés qui voudraient racheter leur voeu, et toutes les sommes données par testament, dont l'objet ne serait pas déterminé, serait remis au roi. L'empereur lui-même lui envoya des vivres d'Italie, et lui fit présent de cinquante beaux chevaux: «Charmé, disait-il, de trouver l'occasion de s'acquitter d'une partie des obligations qu'il avait à ce prince pour les bons services qu'il en avait reçus dans ses malheurs.»