L'arrivée du comte de Poitiers répandit une grande joie dans toute l'armée. On délibéra sans tarder de quel côté on porterait la guerre. Il y eut sur cela deux sentimens. Les uns proposèrent d'aller assiéger Alexandrie, appelée Babylone dans les histoires de ce temps-là, quoique bien différente de l'ancienne Babylone qui était bâtie sur l'Euphrate, et de Bagdad, aussi appelée Babylone, qui est sur le Tigre, au lieu qu'Alexandrie est sur le Nil. Les autres proposèrent d'aller attaquer le Grand-Caire. C'était le sentiment du comte Pierre de Bretagne, fondé sur ce que cette ville avait un bon port où l'on pourrait mettre la flotte en sûreté, et tirer aisément des vivres par mer, soit de la Palestine, soit des autres endroits de la Méditerranée. Cet avis, qui était aussi celui du comte d'Artois, prévalut, parce que le Caire étant la ville capitale de l'Egypte, sa prise devait entraîner infailliblement celle de toutes les autres villes. Il y eut ordre de se tenir prêt à marcher au Caire. On laissa la reine et les autres princesses et dames à Damiette avec une forte garnison, et l'armée se mit ensuite en marche. L'armée du roi, augmentée des troupes que le comte de Poitiers avait amenées, et des autres renforts qu'il avait reçus de la Palestine, était de soixante mille hommes, parmi lesquels étaient vingt mille cavaliers.
De si nombreuses troupes, si la discipline et l'obéissance y avaient égalé la bravoure, étaient plus que suffisantes pour la conquête entière de l'Egypte. On fit remonter le Nil à la flotte que côtoyaient les troupes de terre, jusqu'à l'endroit où le bras le plus oriental du Nil se sépare de celui sur lequel était située Damiette.
Pendant qu'on était en marche, cinq cents cavaliers sarrasins des mieux montés, faisant semblant de déserter de l'armée du soudan, vinrent se rendre au roi, qui les crut trop légèrement, défendit de leur faire aucun mal, et leur permit de marcher en corps avec l'armée. Un jour qu'ils crurent avoir trouvé l'occasion favorable, ils attaquèrent les Templiers, dont la brigade marchait à la tête de l'armée; ils renversèrent un de leurs chevaliers aux pieds du maréchal Renaut de Bichers: mais ceux-ci s'étant mis en défense, les chargèrent si vigoureusement que pas un seul de ces traîtres n'échappa. Ils furent tous pris, tués ou noyés en voulant traverser le fleuve. Les Sarrasins firent encore quelques tentatives, et il est parlé dans leurs histoires d'un combat où l'un de leurs émirs, appelé Magelas, fut tué, avec beaucoup de perte de leur part, et très-peu du côté des chrétiens.
Le roi étant arrivé à la pointe qui sépare les deux bras du Nil, s'y arrêta et y établit son camp, tant pour y faire reposer l'armée, que pour délibérer sur la manière dont on pourrait passer le bras oriental de la rivière, qu'on appelait alors le Thanis, parce que l'armée du soudan était campée fort proche de l'autre côté, à peu de distance d'une ville appelée Massoure.
L'armée du soudan était très-nombreuse, toutes les forces de l'Egypte s'y étant rassemblées, sur les nouvelles de l'approche de l'armée des croisés, qui avait répandu la terreur dans tout le pays; de sorte que, dans la grande mosquée du Caire, on exhorta tous les Musulmans à prendre les armes pour la défense de la religion mahométane, qui n'avait jamais été dans un plus grand péril.
Les premiers exploits qu'on avait vu faire aux Français à leur débarquement, la perte de Damiette, la maladie du soudan qui augmentait tous les jours, étaient pour les Mahométans de terribles présages de ce qu'ils avaient a craindre d'une armée victorieuse, à laquelle rien ne paraissait impossible; et ils voyaient bien que si elle passait une fois le Thanis, tout était perdu. Ces motifs obligèrent le soudan de faire des propositions de paix qui paraissaient si avantageuses, qu'il semblait qu'on ne pouvait les rejeter. Il envoya proposer au roi de le mettre en paisible possession de tout ce qu'avaient possédé autrefois les rois de Jérusalem, de donner la liberté à tous les chrétiens captifs dans son empire, et même de lui laisser Damiette avec ses environs.
Ces offres étaient en effet telles qu'on n'eût pas balancé pour les accepter, si l'on eût pu s'assurer de l'exécution; mais cette incertitude, et les difficultés qu'on y prévoyait, les firent refuser; et quand on les aurait acceptées, la mort du soudan, qui arriva dans ce temps-là, y aurait fait naître de nouveaux obstacles.
Cette mort, comme il l'avait fort recommandé, fut tenue secrète, pour donner le temps à son fils Almoadan, qui était en Mésopotamie, de venir prendre possession de ses états. Il mit même entre les mains de deux de ses ministres, auxquels il se fiait le plus, un grand nombre de blancs-signes, afin d'envoyer partout des ordres sous son nom jusqu'à l'arrivée de son fils. Il chargea du gouvernement Secedum Facardin, général de son armée. Cet homme passait pour le plus vaillant et le plus sage de l'Egypte, et l'empereur Frédéric, dans son voyage de Palestine, et après la trève qu'il conclut avec les Mahométans, l'avait fait chevalier; honneur dont ce général faisait tant de cas, que dans ses bannières il portait les armoiries de Frédéric avec celles du soudan d'Alep et celles du soudan d'Egypte.
Facardin justifia, par sa conduite, le choix que son maître avait fait de lui dans des conjonctures si délicates. Il tenait sans cesse l'armée des chrétiens en haleine; et tandis qu'avec le gros de ses troupes il demeurait toujours en état de s'opposer à leur passage, il envoyait continuellement des détachemens auxquels il faisait passer la rivière par de petites places dont il était le maître, pour insulter leur camp sur les derrières, et enlever les convois qui venaient de Damiette.
Un de ces détachemens s'étant avancé, le jour de Noël, jusque près du camp, enleva tout ce qui se trouva dehors, et força ensuite un quartier. Le sire de Joinville, qui en fut averti, monta promptement à cheval avec le seigueur Pierre d'Avalon, et, soutenu par des chevaliers du Temple, il repoussa les Sarrasins, et délivra les seigneurs Perron et Duval, deux frères, qu'ils emmenaient prisonniers.