Peu de jours après, il leur proposa l'attaque de Belinas, autrefois Césarée de Philippe: la proposition fut encore accordée, mais à la même condition que le roi n'y paraîtrait pas. Il se laissa vaincre cette seconde fois, et confia à ses généraux la conduite de l'entreprise. Elle était hardie. La ville était bâtie à mi-côte sur le mont Liban: elle avait trois enceintes de murailles, et plus haut, à la distance de près d'une demi-lieue, était le château nommé Subberbe.

Les troupes partirent la nuit; et, le lendemain au point du jour, elles arrivèrent dans la plaine, au pied de l'enceinte de Belinas. On partagea les attaques, et il fut résolu que ce qu'on appelait la bataille du roi, ou les gendarmes du roi, c'est-à-dire ceux qui étaient à sa solde, se posteraient entre le château et la place; qu'ils insulteraient de ce côté-là; que les chevaliers de l'Hôpital feraient l'attaque par la droite, et qu'un autre corps, à qui l'histoire donne le nom de Terriers, donnerait l'assaut par la gauche, et les chevaliers du Temple du côté de la plaine.

Chacun s'avança vers son poste. Le chemin par où il fallait que les gendarmes du roi marchassent était si difficile que les chevaliers furent obligés de quitter leurs chevaux. En montant, ils découvrirent un corps de cavaliers ennemis sur le haut de la colline, qui parut d'abord les attendre de pied ferme; mais, étonnés de la résolution avec laquelle on venait à eux, ils s'enfuirent et se retirèrent vers le château. Cette fuite fit perdre coeur aux habitans de la place; et, quoiqu'il fallût forcer trois murailles de ce côté-là pour y entrer, ils l'abandonnèrent et se sauvèrent dans la montagne. On obtenait par cette fuite, sans coup férir, tout ce que l'on prétendait: car on n'avait point ordre d'aller attaquer le château. Les chevaliers teutoniques, qui étaient avec les gendarmes du roi, voyant que tout fuyait devant eux, se détachèrent malgré Joinville, pour aller aux ennemis qui s'étaient ralliés devant le château. On n'y pouvait arriver que par des sentiers fort longs et fort étroits, pratiqués alentour du rocher. Ils ne s'aperçurent de leur témérité que quand ils furent engagés dans ces défilés. Ils s'arrêtèrent, prirent le parti de retourner sur leurs pas et de hâter leur retraite. Alors les ennemis les voyant se retirer avec précipitation et en désordre, descendirent de cheval; et, les coupant par des routes qui leur étaient connues, vinrent les charger, et en assommèrent plusieurs à coups de massue, les serrant de fort près jusqu'au lieu où était Joinville.

Peu s'en fallut que cette déroute des chevaliers teutoniques ne causât celle des gendarmes du roi, qui déjà pensaient à fuir. Mais Joinville les arrêta, en les menaçant de les faire tous casser par le roi. Quelques-uns lui dirent qu'il en parlait bien à son aise; qu'il était à cheval, et qu'eux étant à pied, ils demeureraient exposés à la fureur des ennemis, tandis qu'il lui serait aisé de se sauver. Joinville, pour leur ôter ce prétexte de fuite, quitta son cheval, et l'envoya au quartier des chevaliers du Temple. Il soutint bravement l'effort des infidèles pendant assez de temps; mais il aurait été accablé par le nombre, si l'on n'eût pas été annoncer au brave Ollivier de Termes que Joinville avait été tué. Mort ou vif, dit l'intrépide chevalier, j'en porterai des nouvelles au roi, ou j'y demeurerai. Il arrive avec un corps de troupes, attaque les barbares, les enfonce, dégage le digne favori du monarque, et le ramène avec tous ses gens. La ville, pendant ce temps-là, avait été pillée, saccagée et brûlée, et les vainqueurs vinrent rejoindre le roi à Sidon.

Ce fut pour eux un spectacle bien triste, mais en même temps d'une grande édification, que celui qu'il leur donna à leur arrivée. Nous avons dit que le soudan de Damas, peu content de raser les fortifications naissantes de la ville de Sidon, avait fait égorger plus de deux mille chrétiens qui étaient sans défense. Leurs corps demeuraient exposés dans la campagne, sans sépulture, corrompus et déjà d'une puanteur insupportable. Louis, à cette vue, sent son coeur s'attendrir, appelle le légat, lui fait bénir un cimetière; puis, relevant de ses propres mains un de ces cadavres: «Allons, dit-il à ses courtisans, allons enterrer des martyrs de Jésus-Christ.» Il obligea les plus délicats d'en faire autant. Cinq jours y furent employés; ensuite il donna ses ordres pour le rétablissement de Sidon. Tous les jours, dès le matin, il était le premier au travail, et l'ouvrage fut achevé avec une extrême dépense, malgré le naufrage d'un vaisseau qui lui apportait des sommes considérables. Lorsqu'il en reçut la nouvelle, il dit ces paroles mémorables: Ni cette perte, ni autre quelconque, ne sauroit me séparer de la fidélité que je dois à mon Dieu.

Les diverses négociations avec les émirs d'Egypte et avec le soudan de Damas, qui avaient été si favorables au roi, le rétablissement de plusieurs places importantes et ces divers combats dont j'ai parlé, furent ce qui se passa de plus mémorable dans l'espace de près de quatre années que le roi séjourna en Palestine, depuis sa délivrance. Durant ce séjour, il satisfit de temps en temps sa dévotion par la visite d'une partie des saints lieux où il pouvait aller, sans s'exposer à un péril évident. Il partit d'Acre et fit le voyage avec une piété que tous ceux qui en furent témoins ne pouvaient cesser d'admirer. Il arriva, la veille de l'Annonciation, à Cana en Galilée, portant sur son corps un rude cilice: de là il alla au Mont-Thabor, et vint le même jour à Nazareth. Sitôt qu'il aperçut de loin cette bourgade, il descendit de cheval, se mit à genoux pour adorer de loin ce saint lieu où s'était opéré le mystère de notre rédemption. Il s'y rendit à pied, quoiqu'il fût extrêmement fatigué; il y fit célébrer l'office divin, c'est-à-dire, matines, la messe et les vêpres. Il y communia de la main du légat, qui y fit à cette occasion un sermon fort touchant: de sorte que, suivant la réflexion que fait le confesseur de ce saint prince, dans un écrit qui nous apprend ce détail, on pouvait dire que, depuis que le mystère de l'Incarnation s'était accompli à Nazareth, jamais Dieu n'y avait été honoré avec plus d'édification et de dévotion qu'il le fut ce jour-là.

Conduite de la reine Blanche pendant l'absence du roi.

Ce fut vers le même temps que Louis reçut des nouvelles de l'Europe. Les princes Alphonse et Charles, ses frères, étaient arrivés en France, où ils firent cesser le deuil général par les nouvelles certaines qu'ils apportèrent de la délivrance et de la santé du roi. Il apprit avec la plus grande satisfaction que la reine Blanche, sa mère, s'était conduite avec autant de prudence et de sagesse, dans sa seconde régence, que dans sa première. Elle avait maintenu le royaume de France dans la plus grande tranquillité, tant au dedans qu'au dehors. Elle s'opposa avec beaucoup de fermeté à la croisade que le pape osa faire publier pour soutenir ses intérêts particuliers contre Conrad, fils de l'empereur Frédéric II, décédé l'année précédente. Blanche assembla la noblesse du royaume; et, d'une voix unanime, elle fit ordonner que les terres de ceux qui s'engageraient dans cette milice seraient saisies. «Qu'ils partent, disait-on, pour ne plus revenir, ces traîtres à l'état. Il est bien juste que le pape entretienne ceux qui servent son ambition, lorsqu'ils devraient secourir Jésus-Christ sous les étendards de notre roi.» Blanche fit faire aussi de vifs reproches au pape sur sa conduite intéressée, qui allait mettre toute l'Europe en combustion, et l'on fit de sévères réprimandes aux Cordeliers et aux Dominicains, qui avaient osé prêcher cette singulière croisade. «Nous vous bâtissons des églises et des maisons, disaient les seigneurs, nous vous recevons, nous vous nourrissons. Quel bien vous fait le pape? Il vous fatigue et vous tourmente; il vous fait les receveurs de ses impôts, et vous rend odieux à vos bienfaiteurs.»

En vain le roi d'Angleterre, croyant répandre l'alarme en France pendant l'absence du roi, parlait à tout le monde du dessein qu'il avait d'armer puissamment pour reprendre les provinces que ses prédécesseurs avaient perdues par leurs félonies. Blanche, après avoir pris les précautions les plus sages et les plus propres à faire échouer les projets vrais ou simulés de Henri, trouva encore le moyen de lui attirer la plus sensible des mortifications, en mettant Rome dans les intérêts de la France. Innocent défendit au roi anglais, sous peine d'un interdit général dans tout son royaume, de faire aucun acte d'hostilité sur les terres de France. Toute la grace qu'on voulut bien lui accorder fut de ne pas rendre cet ordre public. Mais la régente, qui en était assurée en particulier, laissa l'orgueilleux prince amuser ses peuples de l'idée de ses conquêtes futures, et ne se mit pas même dans la suite beaucoup en peine de le ménager. Henri, croyant sa présence nécessaire en Gascogne pour y châtier ses vassaux rebelles, et ne voyant point de sûreté pour débarquer dans ses ports, fit demander un passage par la France: la régente ne balança pas à lui refuser cette permission, et le monarque qui connaissait le courage et la sagesse de cette princesse, n'osa pas même tenter d'en marquer le moindre ressentiment.

Ce ne fut pas là le seul exemple de justice et de fermeté qui distingua la seconde régence de la reine Blanche. Le chapitre de Paris avait fait emprisonner, comme seigneur, tous les habitans de Chatenay et de quelques autres lieux, pour certaines choses qu'on leur imputait, et que la loi interdisait aux serfs: c'était son droit sans doute; mais ce droit ne détruisait pas ceux de l'humanité. Ces malheureux, enfermés dans de noirs cachots, manquaient des choses les plus nécessaires à la vie, et se voyaient en danger de mourir de faim. La régente, instruite de leur état, ne put leur refuser les justes sentimens de la compassion: elle envoya prier les chanoines de vouloir bien, en sa faveur, sous caution néanmoins, relâcher ces infortunés colons, promettant de se faire informer de tout et de faire toute sorte de justice aux chanoines. Ceux-ci, piqués peut-être qu'une femme leur fît des leçons d'une vertu qu'eux-mêmes auraient dû prêcher aux autres, ou, ce qui est plus vraisemblable, trop prévenus de l'obligation de soutenir les prétendus priviléges de leur Eglise, répondirent qu'ils ne devaient compte à personne de leur conduite vis-à-vis de leurs sujets, sur lesquels ils avaient droit de vie et de mort. En même temps, comme pour insulter à l'illustre protectrice de ces pauvres esclaves, ils ordonnent d'aller prendre leurs femmes et leurs enfans qu'ils avaient d'abord épargnés, les font traîner impitoyablement dans les mêmes prisons, et les traitent de façon qu'il en mourut plusieurs, soit de misère, soit de l'infection d'un lieu capable à peine de les contenir. La reine, indignée de cette insolence et de cette barbarie, ne crut pas devoir respecter des prérogatives qui dégénéraient en abus, et favorisaient la plus horrible tyrannie. Elle se transporte à la prison, commande d'enfoncer les portes, donne elle-même le premier coup, et dans l'instant les portes sont brisées. On en voit sortir un grand nombre d'hommes, de femmes, et d'enfans pâles et défaits. Tous se jettent aux pieds de leur bienfaitrice et réclament sa protection. Elle la leur promit et tint parole. Les biens du chapitre furent saisis, moyen toujours efficace de réduire les plus mutins sous le joug de l'autorité légitime. Les chanoines, plus dociles, consentirent enfin d'affranchir ces malheureux, moyennant une somme payable tous les ans.