Comme le but principal de la régente était d'entretenir la tranquillité dans l'état, elle était surtout attentive à la maintenir dans la capitale. La licence des pastoureaux, dont j'ai parlé à l'occasion de la prison du roi, avait laissé parmi le peuple de certaines dispositions à s'émanciper. Ce fut sans doute par ce motif qu'elle exigea de nouveaux sermens de fidélité des bourgeois de Paris, et qu'elle obligea l'université de faire un statut par lequel tout écolier qui serait pris armé pendant la nuit, serait jugé par le juge ordinaire, nonobstant les priviléges de ce corps. La reine avait encore, quelque temps auparavant, fait déclarer par le pape que tous les écoliers de l'université, qui seraient trouvés portant des armes, seraient exclus de tous priviléges. C'était un point de police très-important, parce qu'alors les écoliers n'étaient pas des enfans comme aujourd'hui, mais des hommes faits, pour la plus grande partie, qui, par leur nombre et par la diversité et la jalousie des nations, pouvaient causer de grands désordres, dont on avait vu de fâcheux exemples sous les règnes précédens. Telle était la situation des affaires dans le royaume de France.
Saint Louis était occupé dans la Palestine à y faire construire des forteresses pour mettre les chrétiens en état de se soutenir contre les infidèles, lorsqu'il reçut la triste nouvelle de la mort de la reine Blanche sa mère.
Mort de la reine Blanche.
Cette princesse fut attaquée à Melun, dans le mois de novembre, de la maladie qui la mit an tombeau. Elle se fit transporter à Paris, où elle reçut les derniers sacremens de l'Eglise par le ministère de son confesseur Renaud de Corbeil, évêque de cette capitale, et l'un des chefs du conseil d'état; ensuite, elle manda l'abbesse de Maubuisson, monastère de l'ordre de Cîteaux, qu'elle avait fondé près de Pontoise, la conjura, au nom de leur ancienne amitié, de lui donner l'habit de son ordre, et fit profession entre ses mains, avec de grands sentimens de dévotion et d'humilité. On la transporta ensuite sur un lit de paille, couvert d'une simple serge, où elle expira le 1er décembre 1252.
On lui mit aussitôt le manteau royal sur son habit de religieuse, et la couronne d'or sur la tête. En cet état, elle fut portée par les plus grands seigneurs du royaume sur une espèce de trône richement orné, depuis le palais jusqu'à la porte Saint-Denis; de là, elle fut conduite au monastère de Maubuisson, où elle avait choisi sa sépulture.
Tout le royaume ressentit vivement cette perte. C'était la plus grande reine qui eut encore paru sur le trône français. Femme d'un courage, d'une prudence et d'une élévation de génie au-dessus de son sexe; princesse née pour faire en même temps l'ornement et la félicité du monde. C'est le langage de tous les auteurs de son siècle; sans aucun autre reproche enfin, qu'un peu trop de hauteur dans sa première régence, si toutefois on doit appeler hauteur, la fermeté avec laquelle elle se conduisit envers des vassaux indociles, qui ne cherchaient, comme je l'ai rapporté dans le commencement de cet ouvrage, qu'à profiter des brouilleries qu'ils voulaient exciter dans l'état; jaloux d'ailleurs de son mérite et de son autorité.
J'ajouterai encore à l'éloge de cette princesse, ce qu'en dit le père Daniel[1]. L'histoire nous fournit peu de personnes de son sexe qui l'aient égalée dans la piété, la vertu, la prudence, et l'habileté pour le gouvernement. Un esprit droit et ferme, un courage mâle à l'épreuve des événemens les plus fâcheux et les plus imprévus, faisaient son principal caractère. C'est surtout cette fermeté, soutenue de beaucoup d'application, qui démontre la sagesse de son administration. Ces qualités, jointes à beaucoup d'adresse, à un air insinuant, aux charmes et aux graces dont la nature l'avait abondamment pourvue, lui donnèrent une grande autorité, et elle en fit toujours un très-bon usage pour le bonheur des peuples qui la comblèrent de bénédictions.
[Note 1: Histoire de France, in-4.°, édition de 1722, p. 302.]
Je crois pouvoir encore avancer que la reine Blanche a été plus recommandable par ses vertus civiles, morales et politiques, que toutes les princesses qui, après elle, ont été associées à la couronne de France. Ce n'est pas que je veuille dépriser celles-ci, parce que la Providence ne leur avait pas donné les talens supérieurs dont elle avait pourvu la reine Blanche. Il leur suffisait d'avoir les vertus qui les rendaient chères à leurs époux et à la nation française, telle que la reine Marguerite, femme de saint Louis; Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, dit le Sage; Marie d'Anjou, femme de Charles VII; Agnès de Bourgogne, femme de Charles, duc de Bourbon; Anne de Bretagne, femme de Louis XII; Louise de Savoie, mère de François 1er; Marguerite de Valois, soeur de ce prince, reine de Navarre, et plusieurs autres que je pourrais nommer, qui ont aidé leurs époux dans les fonctions de la royauté.
Si je parcours l'histoire des autres états de l'Europe, j'y trouve plusieurs femmes célèbres[1] qui y tiennent un rang distingué. C'est Philippe de Hainaut, épouse d'Edouard III, roi d'Angleterre; Marguerite d'Anjou, femme de Henri VI, roi de la même nation; Marguerite de Valdemard, reine de Danemarck; Marguerite d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien 1er, gouvernante des Pays-Bas; Catherine Alexiowna, impératrice des Russies. Mais, sur toutes ces illustres femmes, je crois pouvoir donner la préférence à Marie-Thérèse d'Autriche, impératrice-reine de Hongrie et de Bohême, pour en faire un juste parallèle avec la reine Blanche. Cette princesse joint à un génie supérieur une prudence dirigée par le plus solide jugement et par une expérience consommée. Nous l'avons vue triompher, par son courage, de tous ses ennemis, et affermir sur la tête de l'empereur son époux la couronne impériale, qu'une fausse politique, dirigée par l'intérêt et par la jalousie, voulait lui ravir. Enfin, par l'alliance qu'elle a faite de l'archiduchesse Marie-Antoinette, sa fille, avec notre auguste monarque, elle a comblé les voeux de toute la nation française, qui se promet une longue suite de prospérités de l'union de ces deux illustres époux, et des vertus qu'on voit déjà briller dans toutes leurs actions[2].