«N'est-il pas vrai, sire, reprit Joinville, que les deux beaux chevaux que vous a donnés l'abbé de Cluny, lui ont mérité la longue audience dont vous l'avez honoré? Cela pourrait bien être vrai, lui répondit le roi. Hé bien, sire, continua Joinville, défendez donc aux gens de votre conseil de rien prendre de ceux qui ont affaire à eux; car soyez certain que s'ils prennent, ils en écouteront plus diligemment et plus longuement, ainsi qu'avez fait de l'abbé de Cluny.» Le roi se mit à rire de la réflexion de Joinville, et en fit rire son conseil, qui lui dit que l'avis était sage, et qu'il fallait le mettre à exécution. C'est ce qu'il fit par l'ordonnance dont je viens de parler. Heureux les princes qui écoutent la vérité en faveur de leurs peuples, et plus heureux les peuples qui sont gouvernés par de tels princes!

Le roi, non content de publier des ordonnances et de recommander à ses officiers de faire justice, tenait sévèrement la main à l'exécution. Un bourgeois de Paris, ayant été convaincu d'avoir proféré un blasphème, il n'y eut ni prières, ni égards qui pussent fléchir le roi. Il fit exécuter, sans rémission, l'édit publié contre les blasphémateurs, par lequel ils étaient condamnés à souffrir l'application d'un fer chaud sur la bouche. Comme plusieurs personnes de la cour murmuraient de cette sévérité, il dit qu'il aimerait mieux souffrir ce même supplice, que de rien omettre pour arrêter un tel scandale.

Mais, ce qui était de la dernière importance, il s'appliqua surtout à remplir son conseil de gens habiles, désintéressés, vertueux, dignes enfin de la confiance d'un roi qui ne cherché que le bonheur de ses sujets; car il n'était pas de ces princes, ou trop faciles, qui n'écoutent qu'un favori toujours intéressé qui les trompe, ou trop présomptueux, qui ne s'en rapportent qu'à leurs propres lumières. Sa maxime était de prendre du temps pour accorder ce qu'on lui demandait, afin de pouvoir consulter. Aussi, ne lui vit-on jamais compromettre son autorité. Ce qu'il avait résolu était toujours le meilleur et demeurait fixe et invariable; mais cela ne l'empêchait pas, dit Joinville, de se décider sur-le-champ.

Les rois, ses prédécesseurs, envoyaient des commissaires dans les provinces, pour examiner et réparer les injustices qui s'y pouvaient faire; avant son voyage d'outre-mer, il avait constamment suivi cette louable coutume; mais, craignant que cela ne fût pas suffisant, il résolut d'y aller lui-même, et commença cette année la visite de son royaume.

Le roi fait la visite de son royaume.

Il se rendit d'abord en Flandre, puis en Picardie, ensuite à Soissons, où il vit le sire de Joinville qu'il combla de caresses. Quand je fus devers lui, dit le bon sénéchal, il me fit si grande joie, que tous s'en émerveillaient. Comme on connaissait le crédit de ce seigneur, il fut chargé de demander la princesse Isabelle, fille du roi, pour Thibaut V, comte de Champagne et roi de Navarre, prince de la plus grande espérance.

Mais Louis ne voulut point entendre parler de cette alliance, que le jeune prince n'eût fait justice à la comtesse de Bretagne, sa soeur, qui avait des prétentions assez considérables sur les comtés de Champagne et de Brie. En vain le sénéchal insista; le monarque fut inébranlable.

Ces prétentions consistaient en ce que le comte de Bretagne avait épousé Blanche de Champagne, fille aînée du comte Thibaut, dernier mort, qui l'avait eue d'Agnès de Beaujeu, sa première femme, dont il était veuf quand il épousa Marguerite de Bourbon, mère du jeune roi de Navarre; de sorte que Blanche demandait à rentrer en partage de la succession de son père, et avait des droits au moins sur une partie de la Champagne. Le roi voulait que cette affaire fût terminée, avant qu'on parlât du mariage de sa fille Isabelle avec le roi de Navarre.

Comme il s'agissait de la Champagne, qui était un fief de la couronne, cette affaire devait se décider en présence du roi par la cour des pairs. Le roi fit donc examiner le procès du roi de Navarre avec la comtesse de Bretagne en présence des parties. Il fut accommodé par l'achat que fit le roi de Navarre des droits de la comtesse de Bretagne, en s'obligeant de lui payer trois mille livres de rente, qui, selon le poids de la monnaie de ce temps-là, monteraient aujourd'hui à un peu moins de trente mille livres de rente.

Mariage du roi de Navarre avec Isabelle de France.