Au moyen de cet arrangement, le mariage de Thibaut, roi de Navarre, avec Isabelle de France, fut conclu. La dot de la princesse fut de dix mille livres, comme celles des autres filles de saint Louis, qui furent mariées depuis. Les noces se firent à Melun avec beaucoup de solennité. Le roi n'épargnait rien dans ces circonstances d'éclat, où les princes doivent attirer les regards et l'admiration des peuples par quelque grand spectacle. Il était aussi réservé quand il s'agissait de son plaisir, que libéral lorsque les raisons d'état, ou les motifs de religion l'exigeaient; sachant bien que c'est le retranchement des choses superflues qui conserve et multiplie les fonds pour les dépenses nécessaires.

Le roi permet au roi d'Angleterre de venir à Paris, et lui fait une fête magnifique.

Avant que ces noces fussent célébrées, il y eut en France une fête magnifique à l'occasion suivante: Henri III, roi d'Angleterre, était depuis assez long-temps en Gascogne. Il en avait enfin apaisé les troubles et les révoltes qui s'y étaient élevés par la dureté du gouvernement de ceux qu'il y avait envoyé commander: de sorte que sa présence n'y étant plus nécessaire, il avait pris la résolution de retourner dans son royaume. Le désir de voir la France, peut-être aussi la crainte d'un trajet par mer, beaucoup plus long en partant de Bordeaux que celui de Calais à Douvres, lui fit demander au roi la permission de passer par ses états. Ce prince la lui accorda avec joie, et lui fit savoir qu'il le verrait avec un très-grand plaisir.

Louis envoya des ordres dans toutes les villes de son royaume, par lesquelles Henri devait passer, pour lui faire rendre tous les honneurs dus à son rang. Il vint par Fontevraud, où il vit les tombeaux de quelques-uns de ses ancêtres qui y étaient inhumés, et y fit élever un mausolée à la reine sa mère, dont on transporta le corps du cimetière dans l'église. Il se rendit aussi à l'abbaye de Pontigny, pour y prier auprès du tombeau de saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, qu'il avait beaucoup persécuté. Il traversa ainsi la France sans suivre les routes ordinaires, et s'arrêtant partout où sa curiosité le conduisait. Il arriva à Chartres, où le roi alla le recevoir, et où ils se donnèrent mutuellement beaucoup de marques de tendresse et d'amitié. Le roi d'Angleterre était accompagné d'environ mille personnes, tant seigneurs que gentilhommes, fort bien montés, et en très-bel équipage. A mesure qu'il avançait, sa cour augmentait.

La reine de France et la comtesse d'Anjou, sa soeur, avaient accompagné le roi à Chartres, où elles trouvèrent, avec le roi d'Angleterre, leurs deux soeurs; savoir: la reine d'Angleterre et la comtesse de Cornouaille, femme du comte Richard, frère de Henri. Béatrix, comtesse douairière de Provence, mère des quatre princesses, était du voyage. L'entrevue fut des plus tendres, et elle eut la joie d'embrasser en même temps toutes ses filles. De Chartres, on marcha droit à Paris, dont tout le peuple sortit pour aller au-devant d'eux, les uns sous les armes, les autres couronnés de fleurs, ou tenant en leurs mains des rameaux; le pavé était jonché de feuilles et de fleurs. L'université en corps et tous les écoliers, dont le nombre était très-grand, parurent en habits de cérémonie. Ce n'était que cris de joie, que concerts de musique et d'instrumens dans tous les lieux où les rois et les princesses passaient. Le soir, et toute la nuit, il y eut des illuminations et des réjouissances par toute la ville.

Le roi offrit au roi d'Angleterre de le loger, soit au Palais, soit au
Temple, ou en quelque autre hôtel de la ville où il jugerait à propos.
Henri choisit le Temple pour lui et pour sa cour, et tout le quartier
des environs jusqu'à la Grève.

Dès le lendemain matin, il fit dresser des tables en divers endroits de son quartier, où l'on servit toute la journée du pain, du vin, de la viande et du poisson pour tous les pauvres qui voulurent y venir manger.

Pendant cette matinée, le roi mena Henri à la Sainte-Chapelle, où il lui fit voir les précieuses reliques qu'on y honorait: de là il le conduisit dans la ville pour lui montrer ce qu'il y avait de curieux. Le prince laissa dans la Sainte-Chapelle, ainsi que dans les autres lieux où il fut conduit, des marques de sa libéralité.

Le roi d'Angleterre, après avoir été traité magnifiquement au Temple, le soir de son arrivée, pria le roi de trouver bon qu'il lui donnât le lendemain à dîner au même lieu. On s'y rendit au retour de la cavalcade du matin. Tout était préparé dans la grande salle. Louis, pour faire les honneurs, voulait placer le roi d'Angleterre entre lui et le jeune roi de Navarre; mais Henri s'excusa de prendre une place qui ne pouvait être mieux et plus convenablement occupée que par le roi de France: Car, ajouta-t-il, vous êtes mon seigneur et le serez toujours. Le roi fut contraint de céder et s'assit, ayant à sa droite le roi d'Angleterre, et à sa gauche le roi de Navarre. Toutes les portes étaient ouvertes et sans gardes; mais le respect qu'inspirait la présence des princes suffit seul pour empêcher le désordre et la confusion. Il y avait encore d'autres tables dans les appartemens, où les seigneurs des deux cours, chacun selon sa qualité et son rang, étaient placés. Il était jour maigre; on ne vit jamais tant de somptuosité et d'abondance.

Le lendemain, le roi donna à souper au roi d'Angleterre dans le Palais, où il lui avait fait préparer un bel appartement; et comme Henri voulut, après le repas, se retirer au Temple: «Non pas, lui dit le roi en riant; je suis maître chez moi, je veux au moins cette nuit vous avoir en ma puissance.»